C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler;
Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle,
Monsieur, que de tousser et de cracher comme elle.
Thomas Diaforus m'a bien l'air d'avoir volé à Francion, dans une de ses harangues à sa maîtresse Nays, sa belle comparaison du souci qui se tourne toujours vers le soleil; seulement il a changé le souci en un héliotrope. Enfin, pour me borner là, la cérémonie du mamamouchi est plus qu'indiquée dans le 11e livre de Francion, où on feint d'élire roi de Pologne Hortensius, qui prend la chose au sérieux, se prête à tous les détails de la cérémonie, et développe fort au long les extravagants projets de réforme qu'il se propose de mettre à exécution pendant son règne. Avant l'Histoire comique de Cyrano, Sorel a prêté à Hortensius le plan d'un voyage dans la lune, et il a émis quelques unes des plus étranges idées qu'on rencontre dans les oeuvres du mousquetaire périgourdin.
Si ces rapprochements ne prouvent pas toujours une imitation réelle, ils montrent du moins qu'il ne faut dédaigner ni ce livre ni son auteur.
Je passe par dessus une infinité d'autres, dont Voltaire lui-même m'auroit fourni quelques uns des plus curieux, et j'arrive à un dernier, qu'on ne s'attendroit pas, j'en suis sûr, à rencontrer ici. Francion, devenu charlatan, s'avise d'un moyen ingénieux pour découvrir les femmes qui ont violé la fidélité conjugale (10e livre): il déclare que les maris trompés doivent être, le lendemain, métamorphosés en chiens; l'un d'eux, au point du jour, feint d'aboyer comme un gros dogue, et sa moitié, effrayée et tremblante, lui fait sa confession. Or on peut se rappeler avoir vu au Vaudeville, il y a quatre ou cinq ans, une petite comédie, intitulée, je crois, la Dame de Pique, qui reposoit absolument sur la même donnée et sur des développemens tout à fait analogues, avec quelques différences secondaires de détail. Ce ne sont donc pas seulement les érudits qui lisent et qui étudient Francion.
Ce livre eut un succès prodigieux: on le réimprima soixante fois dans le courant du siècle, on le traduisit ou on l'imita dans presque toutes les langues; Gillet de la Tessonnerie en tira une comédie du même titre. Néanmoins Sorel, qui l'avoit publié sous le nom de Moulinet du Parc, ne voulut jamais en avouer franchement la paternité, sans doute à cause des gravelures innombrables et souvent dégoûtantes qu'il renferme, et dont son titre officiel d'historiographe lui faisoit un devoir de rougir. Un fait singulier et un contraste bizarre, c'est que, même dans son ouvrage, il mêle à ses saletés les réflexions les plus morales et les plus édifiantes, et que souvent il tâche, après coup, de déduire d'une page obscène, comme pour s'excuser, de sages et vertueuses conclusions. Il respecte toujours la religion proprement dite, même quand il outrage le plus les moeurs, et, dans une grande débauche qui dépasse de bien loin l'orgie de Couture, l'un des conviés voulant commencer un conte gras sur un prêtre, il lui fait imposer silence avec indignation, et s'emporte contre Erasme, Rabelais, Marot, la Reine de Navarre, qui ont mis le clergé en scène dans leurs contes licencieux, tandis qu'il a eu un grand soin de n'y pas toucher dans Francion.
Ce désaveu, dont pourtant il prit soin quelquefois d'atténuer la portée, laissa le champ libre à la tourbe des auteurs de bonne volonté trop pauvres pour créer un ouvrage de leur propre fonds, et, son succès aidant, ce roman fut considéré comme une sorte de canevas commun sur lequel chacun pouvoit broder à sa guise. La première édition n'avoit que sept livres; Sorel en ajouta cinq à la seconde, et d'autres se chargèrent d'y coudre qui une page scandaleuse, qui une anecdote satirique; de sorte que Francion se trouva bientôt être le fils anonyme de plusieurs pères [2].
[Note 2: ][ (retour) ] À cause de cette diversité des éditions, je crois devoir prévenir que j'ai fait mon travail sur celle de Rouen, 1660, qui renferme, du reste, le texte ordinaire.
Déjà, dans cet ouvrage, Sorel avoit montré son aversion pour les romans à la mode, et il avoit aussi décoché quelques traits contre les poètes, les rangeant parmi les bouffons et déclarant que «c'est un grand avantage pour la poésie que d'être fou». Ce n'étoit là qu'un foible prélude: il alloit maintenant porter les coups définitifs. Après avoir réagi indirectement contre le genre reçu et consacré, il alloit l'attaquer droit au coeur et le charger à fond de train, avec plus ou moins de bonheur, mais avec une fougue et une audace incontestables.