Depuis Francion, le succès de l'Astrée et des Bergeries avoit été croissant. Sorel s'en indignoit et pestoit en silence contre le mauvais goût du public. Enfin la patience lui échappe; voyez sa préface: «Je ne puis plus souffrir, dit-il, qu'il y ait des hommes si sots que de croire que, par leurs romans, leurs poésies et leurs autres ouvrages inutiles, ils méritent d'être au rang des beaux esprits: il y a tant de qualités à acquérir avant que d'en venir là, que, quand ils seroient tous fondus ensemble, on n'en pourroit pas faire un personnage aussi parfait qu'ils se croient être chacun.» Le réquisitoire continue sur ce ton cavalier et exaspéré. Sorel en vient même aux gros mots contre les écrivains du jour; on sent que c'est un homme à bout de longanimité et qui brûle de faire prompte et complète justice. En conséquence, il prend sa plume de paladin pourfendeur, et il écrit le Berger extravagant, où parmi des fantaisies amoureuses, l'on voit les impertinences des romans et de la poésie [3]. Poètes et romanciers, tenez-vous fermes: car voici venir un rude adversaire, armé de pied en cap, et traînant à sa suite la cavalerie légère de la raillerie et la pesante artillerie de l'érudition!
[Note 3: ][ (retour) ] Quelques éditions de ce livre furent données sous le nom de l'Antiroman, qui en marquoit nettement le but.
Le Berger extravagant (1627) est une évidente imitation de Don Quichotte. Lysis est devenu fou par la lecture des romans et des pastorales, et son innocente folie consiste à prendre au sérieux toutes les inventions des poètes, à interpréter littéralement toutes les fictions de la mythologie, à vouloir reproduire et retrouver dans la réalité les rêves de l'âge d'or et les fantaisies de la fable. Le plan, est conçu, on le voit, de manière à présenter en action une satire continuelle du genre d'ouvrage auquel en vouloit l'auteur;--satire multiple, minutieuse, qui s'en prend à la fois au côté littéraire et à l'influence morale,--s'éparpillant en d'interminables longueurs et ne reculant pas même devant la caricature et la bouffonnerie burlesque. Cette satire se produit presque toujours sous la forme de l'antithèse, soit entre le lyrisme de Lysis et le bon sens positif du bourgeois Anselme, soit entre l'amour mystique du pauvre homme et la vulgarité de sa bien aimée Catherine, vraie Dulcinée du Toboso; soit entre sa folie poétique et la sottise triviale de son valet Carmelin, une doublure de Sancho. C'est surtout l'Astrée qui est en cause; mais du reste Ch. Sorel ne ménage personne, et, une fois dans la mêlée, il frappe comme un sourd, à droite et à gauche, toujours fort, souvent juste, avec le bon sens rude et mordant; mais un peu grossier, d'un homme positif, qui ne se paie pas des mots poétiques et des phrases à la mode.
Ce livre est l'oeuvre d'un esprit qui a horreur des banalités romanesques, des oripeaux consacrés, des lieux communs de style et d'invention. Sorel attaque en mathématicien les fictions les plus souriantes, les dépeçant une à une et en prouvant l'absurdité à tous les points de vue. Je pourrois citer plus d'un point de détail, où il se rencontre non seulement avec Furetière, mais avec Molière et Boileau. Malheureusement ce beau zèle, légitime dans son principe, n'est pas toujours juste dans l'extrême rigueur de ses impitoyables conclusions; il a ses écarts et ses entraînements; il faut plaindre un esprit qui va jusqu'à envelopper la poésie elle-même dans la ruine du roman, qui la condamne sous les accusations de fausseté et d'invraisemblance, qui la poursuit sous toutes ses formes avec la bouffonnerie sacrilége d'un iconoclaste, et qui la chasse honteusement de sa république, sans même la couronner de fleurs. Qu'eût dit Boileau s'il eût entendu le verdict de Sorel contre Homère, dans lequel il devance la Motte en le dépassant? Même lorsqu'on reconnoît la justesse et la vivacité de son esprit, on est contraint d'avouer que cet esprit est presque toujours étroit, chagrin, exclusif et prosaïque. Le Berger extravagant est un recueil de taquineries vétilleuses en trois volumes, dirigées contre la lignée tout entière des romanciers et des poètes. Et pourtant Sorel, lui aussi, avoit sacrifié à la muse du roman et à celle de la poésie.
Le lecteur curieux pourra se donner une idée à peu près exacte des qualités et des défauts de l'auteur en lisant quelques pages détachées du cinquième livre. Lysis, qui s'est fait berger, comme don Quichotte s'est fait chevalier errant, tombe dans le creux d'un vieux saule en voulant reprendre son chapeau, qui s'est accroché aux branches, et son cerveau, malade de ses récentes lectures, lui persuade aussitôt qu'il est changé en arbre. On ne peut parvenir à le convaincre du contraire; il s'obstine à rester dans le tronc, et prouve doctement, non sans indignation, aux profanes qui le contredisent,--par exemples catégoriques tirés des Métamorphoses d'Ovide, de l'Endymion de Gombauld et de tous les «bons auteurs», qu'il n'y a rien là d'impossible, ni même d'invraisemblable. Il est assez difficile de lui répondre, car ses démonstrations sont toujours appuyées sur les ouvrages les plus accrédités et reçus avec le plus de respect. Rien de bouffon comme la manière dont on s'y prend pour le déterminer à manger et à boire, sous le prétexte de l'arroser,--les nécessités humaines de plus bas étage auxquelles, malgré sa qualité d'arbre et de demi-dieu, il se trouve obligé de satisfaire;--ce qui fournit à Sorel une ample matière de plaisanteries peu ragoûtantes, dont il ne manque pas d'abuser;--les cérémonies mythologiques auxquelles le convient à la clarté de la lune de feintes Hamadryades qui sont forcées de lui citer Desportes pour lui prouver qu'il peut sortir de son tronc;--ses aventures nocturnes avec le dieu Morin, la collation des arbres qui mangent du pâté, le cyprès qui joue du violon, et au milieu de tout cela les savantes et poétiques réflexions de Lysis. Mais à la longue toutes ces inventions, qui avoient réjoui d'abord, et où l'on trouvoit à bon droit de l'esprit, de l'imagination, une certaine verve,--finissent par paroître et par être réellement puériles, forcées, monotones, invraisemblables. Une folie poussée à ce point,--quoique Sorel ait eu le bon esprit de donner à Lysis, comme Cervantes à don Quichotte, des accès lucides, mais trop rares et trop effacés, et quoique cette folie soit la condamnation du prétendu bon sens des poètes et des romanciers,--a peu de chose qui puisse nous intéresser longtemps. L'auteur semble ne s'en être pas aperçu, et l'on diroit souvent qu'il ne songe qu'à accumuler des mystifications sans but réel; il ne sait pas s'arrêter à temps, et gâte ses plaisanteries à force de les vouloir épuiser.
Chaque livre est suivi de longues remarques où Sorel commente lui-même son oeuvre en détail avec autant et plus même de respect et de conviction que s'il s'agissoit de l'Iliade. Cela n'étonnera aucun de ceux qui auront lu ces cavalières préfaces où il parle de lui et de ses écrits sur le ton d'une confiance si fanfaronne et d'une si naïve outrecuidance. Dans ces remarques il revient, en son propre nom, sur les hommes et les ouvrages dont il a parlé, sur les idées qu'il a émises, pour les appuyer et les compléter à son aise; et, chemin faisant, il trouve moyen de déployer une érudition littéraire des plus étendues, sinon des plus discrètes et des mieux dirigées, qui témoigne d'une immense lecture. Le Berger extravagant est, pour ainsi dire, une vraie encyclopédie, où toutes les oeuvres de la littérature pastorale, romanesque et poétique, de l'antiquité et des temps modernes, de la France et des nations étrangères, comparoissent les unes après les autres par devant le tribunal souverain de ce Minos inflexible, qui les juge et les condamne sans se laisser émouvoir à l'éloquence ni aux grâces des coupables.
Avec tous ces défauts, le Berger extravagant fut une oeuvre salutaire et qui porta coup. Il contribua certainement à la chute de la pastorale, qui, surtout après le succès de l'Astrée, avoit envahi les livres et le théâtre. Déjà compromise par l'abus qu'on en avoit fait, par l'absence d'un caractère bien déterminé qui la séparât nettement du drame et de la comédie, elle fut enfin tuée par le ridicule. On avoit vu Des Yveteaux, dans sa maison de la rue des Marais, tout enguirlandée de lacs d'amour, se promener une houlette à la main, couvert de rubans, côte à côte avec sa bergère,--et transformer son jardin en pastiche de l'Arcadie. N'y avoit-il pas là de quoi justifier l'idée qui fait la base du livre de Sorel, et le berger Lysis ne semble-t-il point la parodie légitime du berger Vauquelin? Quoi qu'il en soit, la pastorale mourut pour ne ressusciter que plus tard,--mais sous une autre forme et sans remonter sur le théâtre,--avec Segrais et madame Deshoulières; seulement Molière, qui a recueilli toutes les traditions théâtrales, même celles de l'opéra, du ballet et de la tragi-comédie, s'y essaya en passant pour varier les amusements de la cour, ce qui ne l'empêcha pas de s'en moquer dans le Malade imaginaire.
Je ne relèverai pas, faute d'espace, tous les emprunts qu'on a faits au Berger extravagant [4]: ils sont plus nombreux encore que pour Francion, et Molière, en particulier, s'en est souvenu plus d'une fois, sans parler de La Fontaine et de Scarron. Je me bornerai à dire que, sans avoir obtenu autant de succès que Francion, il en eut assez pour mettre en mouvement le servile troupeau des imitateurs. Du Verdier calqua sur ce patron son Chevalier hypocondriaque, et Clerville son Gascon extravagant. Mais l'imitation la plus sérieuse et la plus remarquable fut celle de Thomas Corneille, qui, toujours à la piste du goût et de la mode du moment, fit de l'ouvrage de Sorel sa comédie en vers des Bergers extravagants, où il a transporté les personnages et les aventures les plus saillantes du roman, sans rien ou presque rien y ajouter du sien.
[Note 4: ][ (retour) ] J'en ai noté un des plus curieux dans l'Athenæum de 1855, p. 565.
Et pourtant Ch. Sorel est oublié aujourd'hui! Ne nous hâtons pas de crier à l'injustice; ce n'est qu'un écrivain à l'état d'embryon; ses livres ne sont guère que des ébauches inégales, qui n'ont rien de complet et d'harmonieux, et qui auroient besoin d'être dégrossies par une main plus habile; ils valent plus par le but et l'intention que par la réalité, et c'est précisément ce but excentrique, cette intention originale, qui les rendent dignes d'examen. Il y a là une curiosité littéraire dont l'étude ne peut manquer d'être piquante pour les simples amateurs et utile pour les érudits,--rien de plus.