[Note 186: ][ (retour) ] Sans doute la troupe du prince d'Orange, dont il est question dans le premier chapitre de ce roman.

Mademoiselle de la Boissière etoit souvent visitée par une de ses amies, qui avoit servi en même temps qu'elle la femme de l'ambassadeur de Rome en qualité de femme de chambre, et qui avoit même eté sa confidente pendant le temps qu'elle fut aimée du père de Leonore. C'etoit d'elle qu'elle avoit appris l'eloignement de son pretendu mari, et nous en reçûmes plusieurs bons offices pendant le temps que nous fûmes à Paris. Je ne sortois que le moins souvent que je pouvois, de peur d'être vu de quelqu'un de ma connoissance, et je n'avois pas grand'peine à garder le logis, puisque j'etois avec Leonore, et que, par les soins que je rendois à sa mère, je me mettois toujours de mieux en mieux en son esprit. À la persuasion de cette femme dont je vous viens de parler, nous allâmes un jour nous promener à Saint-Cloud pour faire prendre l'air à notre malade. Notre hôtesse fut de la partie et la Rancune aussi. Nous prîmes un bateau. Nous nous promenâmes dans les plus beaux jardins, et, après avoir fait collation, la Rancune conduisit notre petite troupe vers notre bateau, tandis que je demeurai à compter dans un cabaret avec une hôtesse fort déraisonnable [187], qui me retint plus long-temps que je ne pensois. Je sortis d'entre ses mains au meilleur marché que je pus, et m'en retournai rejoindre ma compagnie. Mais je fus bien etonné de voir notre bateau fort avant dans la rivière, qui ramenoit mes gens à Paris sans moi et sans me laisser même un petit laquais qui portoit mon epée et mon manteau [188]. Comme j'etois sur le bord de l'eau, bien en peine de sçavoir pourquoi on ne m'avoit pas attendu, j'ouïs une grande rumeur dans une cabane; et, m'en etant approché, je vis deux ou trois gentilshommes, ou qui avoient la mine de l'être, qui vouloient battre un batelier parcequ'il refusoit d'aller après notre bateau. J'entrai à tout hasard dans cette cabane dans le temps qu'elle quittoit le bord, le batelier ayant eu peur d'être battu. Mais, si j'avois eté en peine de ce que ma compagnie m'avoit laissé à Saint-Cloud, je ne fus pas moins embarrassé de voir que celui qui faisoit cette violence etoit le même Saldagne à qui j'avois tant de sujet de vouloir du mal. Dans le moment que je le reconnus, il passa du bout du bateau où il etoit à celui où j'etois, fort empêché de ma contenance. Je lui cachai mon visage le mieux que je pus; mais, me trouvant si près de lui qu'il etoit impossible qu'il ne me reconnût, et, me trouvant sans epée, je pris la resolution la plus desesperée du monde, dont la haine seule ne m'eût pas rendu capable si la jalousie ne s'y fût mêlée. Je le saisis au corps dans l'instant qu'il me reconnoissoit et me jetai dans la rivière avec lui. Il ne put se prendre à moi, soit que ses gants l'en empêchassent [189], ou parcequ'il fut surpris. Jamais homme ne fut plus près de se noyer que lui. La plupart des bateaux allèrent à son secours, chacun croyant que nous etions tombés dans l'eau par quelque accident, et Saldagne seul sçachant de quelle façon la chose etoit arrivée, et n'etant pas en etat de s'en plaindre sitôt ou de faire courir après moi. Je regagnai donc le bord sans beaucoup de peine, n'ayant qu'un petit habit qui ne m'empêcha point de nager; et, l'affaire valant bien la peine d'aller vite, je fus fort eloigné de Saint-Cloud devant que Saldagne fût pêché. Si on eut bien de la peine à le sauver, je pense qu'on n'en eut pas moins à le croire lorsqu'il declara de quelle façon je m'etois hasardé pour le perdre, car je ne vois pas pourquoi il en auroit fait un secret. Je fis un grand tour pour regagner Paris, où je n'entrai que de nuit, sans avoir eu besoin de me faire secher, le soleil et l'exercice violent que j'avois fait en courant n'ayant laissé que fort peu d'humidité dans mes habits. Enfin, je me revis avec ma chère Leonore, que je trouvai veritablement affligée. La Rancune et notre hôtesse eurent une extrême joie de me voir, aussi bien que mademoiselle de la Boissière, qui, pour mieux faire croire que j'etois son fils à la Rancune et à notre hôtesse, avoit bien fait de la mère affligée. Elle me fit des excuses en particulier de ce que l'on ne m'avoit pas attendu, et m'avoua que la peur qu'elle avoit eue de Saldagne l'avoit empêchée de songer en moi, outre qu'à la reserve de la Rancune, le reste de notre troupe n'eût fait que m'embarrasser si j'eusse eu prise avec Saldagne. J'appris alors qu'au sortir de l'hôtellerie ou du cabaret où nous avions mangé, ce galant homme les avoit suivis jusqu'au bateau; qu'il avoit prié fort incivilement Leonore de se demasquer, et que, sa mère l'ayant reconnu pour le même homme qui avoit attenté la même chose dans Rome, elle avoit regagné son bateau fort effrayée, et l'avoit fait avancer dans la rivière sans m'attendre. Saldagne cependant avoit eté joint par deux hommes de même trempe, et, après avoir quelque temps tenu conseil sur le bord de l'eau, il etoit entré avec eux dans le bateau, où je le trouvai menaçant le batelier pour le faire aller après Leonore. Cette aventure fut cause que je sortis encore moins que je n'avois fait. Mademoiselle de la Boissière devint malade quelque temps après, la melancolie y contribuant beaucoup, et cela fut cause que nous passâmes à Paris une partie de l'hiver. Nous fûmes avertis qu'un prelat italien, qui revenoit d'Espagne, passoit en Flandre par Peronne. La Rancune eut assez de credit pour nous faire comprendre dans son passeport en qualité de comediens [190]. Un jour que nous allâmes chez ce prelat italien, qui etoit logé dans la rue de Seine, nous soupâmes par complaisance, dans le faubourg Saint-Germain, avec des comediens de la connoissance de la Rancune [191]. Comme nous passions, lui et moi, sur le Pont-Neuf, bien avant dans la nuit, nous fûmes attaqués par cinq ou six tire-laine [192]. Je me defendis le mieux que je pus, et, pour la Rancune, je vous avoue qu'il fit tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire, et me sauva même la vie. Cela n'empêcha pas que je ne fusse saisi par ces voleurs, mon epée m'étant malheureusement tombée. La Rancune, qui se demêla vaillamment d'entre eux, en fut quitte pour un mechant manteau. Pour moi, j'y perdis tout, à la reserve de mon habit; et, ce qui me pensa desesperer, ils me prirent une boîte de portrait dans laquelle celui du père de Leonore etoit en email [193], et dont mademoiselle de la Boissière m'avoit prié de vendre les diamans. Je retrouvai la Rancune chez un chirurgien au bout du Pont-Neuf; il etoit blessé au bras et au visage, et moi je l'etois fort legerement à la tête. Mademoiselle de la Boissière s'affligea fort de la perte de son portrait; mais l'esperance d'en revoir bientôt l'original la consola. Enfin, nous partîmes de Paris pour Peronne; de Peronne, nous allâmes à Bruxelles, et de Bruxelles à La Haye.

[Note 187: ][ (retour) ] Saint-Cloud, lieu de rendez-vous favori des promeneurs, étoit renommé pour ses cabarets, et rempli de maisons de bouteilles, où les gens du bon ton alloient faire la débauche. Le plus célèbre étoit celui de la Duryer (V. son Hist. dans Tallemant). La plupart de ces cabarets étoient chers, en raison du beau monde qui les fréquentoit.

[Note 188: ][ (retour) ] Le petit laquais étoit de rigueur, comme aujourd'hui le groom microscopique, pour toute personne qui se respectoit. On en trouve la preuve dans une foule de comédies et de romans comiques du temps. Aussi la comtesse d'Escarbagnas, qui s'étoit formée à Paris, n'avoit-elle pas négligé ce point important (V. la Comt. d'Escarb., sc. 5 et 6). Mais, par la suite, les femmes changèrent de mode, et, vers la fin du XVIIe siècle, elles se mirent sur le pied d'avoir, au contraire, un grand laquais.

[Note 189: ][ (retour) ] À cette époque, les gants étoient quelquefois surchargés de franges et de broderies qui les rendoient aussi incommodes que brillants:

Encor cela est-il peu prisé si l'on n'a

Le satin verd aux gants ou velours incarna,

Ou bien de franges d'or une paire bordée

Qui porte sur le bras une demi-coudée.


(Le Satyr. de la court [Variétés histor. et littér., Janne t. 3], 1624.)

[Note 190: ][ (retour) ] Il n'y avoit alors rien d'impossible ni de contraire aux usages reçus à ce que des comédiens fussent compris dans la suite d'un prélat. V. plus loin notre note, 3e part., chap. 8.

[Note 191: ][ (retour) ] Beaucoup de comédiens logeoient dans le faubourg Saint-Germain, à cause du voisinage d'un des principaux théâtres de Paris, sis vis-à-vis la rue Guénégaud, à peu près à l'endroit que recouvre maintenant le passage du Pont-Neuf, et transféré de là, par la suite, dans la rue des Fossés-Saint-Germain. Les tavernes et cabarets, où l'on pouvoit boire ou manger à tout prix, étoient en très grand nombre autour des théâtres; en particulier, aux alentours de celui-ci, il y avoit l'hôtel d'Anjou, rue Dauphine, où l'on dînoit à bon marché; l'hôtel de France, rue Guénégaud, où l'on dînoit à 40 sous, etc.

[Note 192: ][ (retour) ] Voleurs, ainsi nommés de ce qu'ils tiroient de dessus les épaules des passants leurs manteaux et vêtements de laine. C'est à une étymologie analogue qu'il faut rapporter, par exemple, le nom de la rue Tirechappe. Le Pont-Neuf étoit, pendant la nuit, le rendez-vous de prédilection de ces hardis filous, grisons et rougets, comme, pendant le jour, des charlatans, chanteurs et bateleurs, parcequ'il étoit aussi le rendez-vous des oisifs et le lieu de passage le plus fréquenté de Paris. Les voleurs n'avoient même pas attendu qu'on eût achevé de le bâtir pour en faire un lieu de repaire fort dangereux, comme d'Aubigné nous l'apprend dans un passage de la Confession de Sancy; mais à peine eut-il été terminé que ce fut bien pis, et que les coupeurs de bourse en firent le théâtre habituel de leurs exploits, en concurrence avec les industriels, qui leur cédoient la place à la tombée de la nuit. De grands seigneurs même, à l'exemple du prince Henri et de Falstaff, dans le Henri IV de Shakespeare, trouvoient quelquefois plaisant de se métamorphoser en filous, sous la conduite ou d'après l'exemple de Gaston d'Orléans, comme l'attestent les témoignages de Sandras de Courtilz, de Sorel, dans Francion (2e liv.), etc. Ceux-là étoient les tire-soie. Comment la police eût-elle pu y mettre ordre, elle qui, en 1634, ne disposoit encore que de 240 archers pour faire le guet, moitié le jour et moitié la nuit, dans une ville sans réverbères; et qui d'ailleurs, jusqu'au traité des Pyrénées, exerça ses fonctions avec si peu de vigilance? V. Hist. du Pont-Neuf, par Éd. Fournier (Rev. fr., 1 et 10 octobre 1855).

[Note 193: ][ (retour) ] La peinture sur émail, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, étoit nouvelle alors. Ce fut vers 1632 que Jean Toutin, orfèvre de Châteaudun, parvint à faire des émaux de belles couleurs opaques, portraits et sujets historiques. Il eut pour disciple Gribelin, qui perfectionna ses procédés. Puis vinrent dans le même siècle l'orfèvre Dubié, qui logeoit aux galeries du Louvre; Morlière (d'Orléans), qui travailloit à Blois; et, à Blois encore, Robert Vauquier et Pierre Chartier; enfin, Petitot et Bordier. C'étoit probablement dans ce nouveau genre qu'avoit été fait le portrait de Mlle de La Boissière.

Le père de Leonore en etoit parti quinze jours auparavant pour aller en Angleterre, où il etoit allé servir le roi [194] contre les parlementaires. La mère de Leonore en fut si affligée qu'elle en tomba malade et en mourut. Elle me vit en mourant aussi affligé que si j'eusse eté son fils. Elle me recommanda sa fille, et me fit promettre que je ne l'abandonnerois point et que je ferois ce que je pourrois pour trouver son père et la lui remettre entre les mains. À quelque temps de là, je fus volé par un François de tout ce qui me restoit d'argent, et la necessité où je me trouvai avec Leonore fut telle, que nous prîmes parti dans votre troupe, qui nous reçut par l'entremise de la Rancune. Vous sçavez le reste de mes aventures; elles ont eté, depuis ce temps-là, communes avec les vôtres jusques à Tours, où je pense avoir vu encore le diable de Saldagne; et, si je ne me trompe, je ne serai pas long-temps en ce pays sans le trouver, ce que je crains moins pour moi que pour Leonore, qui seroit abandonnée d'un serviteur fidèle si elle me perdoit, ou si quelque malheur me separoit d'avec elle.