[Note 194: ][ (retour) ] Charles I. On se souvient que le père de Léonore étoit un seigneur écossois.

Le Destin finit ainsi son histoire, et, après avoir consolé quelque temps mademoiselle de l'Etoile, que le souvenir de ses malheurs faisoit alors autant pleurer que si elle n'eût fait que commencer d'être malheureuse, il prit congé des comediennes et s'alla coucher.


CHAPITRE XIX.

Quelques reflexions qui ne sont pas hors de propos.
Nouvelle disgrâce de Ragotin, et autres choses
que vous lirez, s'il vous plaît.

'amour, qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux vieux, qui a eté cause de la guerre de Troie [195] et de tant d'autres dont je ne veux pas prendre la peine de me ressouvenir, voulut alors faire voir, dans la ville du Mans, qu'il n'est pas moins redoutable dans une mechante hôtellerie qu'en quelque autre lieu que ce soit. Il ne se contenta donc pas de Ragotin, amoureux à perdre l'appetit: il inspira cent mille desirs dereglés à la Rappinière, qui en etoit fort susceptible, et rendit Roquebrune amoureux de la femme de l'operateur, ajoutant à sa vanité, bravoure [196] et poesie, une quatrième folie, ou plutôt lui faisant faire une double infidelité, car il avoit parlé d'amour long-temps auparavant à l'Etoile et à Angelique, qui lui avoient conseillé l'une et l'autre de ne prendre pas la peine de les aimer. Mais tout cela n'est rien auprès de ce que je vais vous dire. Il triompha aussi de l'insensibilité et de la misanthropie de la Rancune, qui devint amoureux de l'operatrice; et ainsi le poète Roquebrune, pour ses pechés et pour l'expiation des livres reprouvés qu'il avoit mis en lumière, eut pour rival le plus mechant homme du monde. Cette operatrice avoit nom dona Inezilla del Prado, native de Malaga, et son mari, ou soi-disant tel, le seigneur Ferdinando Ferdinandi, gentilhomme venitien, natif de Caen en Normandie [197]. Il y eut encore dans la même hôtellerie d'autres personnes atteintes du même mal, aussi dangereusement pour le moins que ceux dont je viens de vous reveler le secret; mais nous vous les ferons connoître en temps et lieu. La Rappinière étoit devenu amoureux de mademoiselle de l'Etoile en lui voyant representer Chimène, et avoit fait dessein en même temps de decouvrir son mal à la Rancune, qu'il jugeoit capable de tout faire pour de l'argent. Le divin Roquebrune s'etoit imaginé la conquête d'une Espagnole digne de son courage. Pour la Rancune, je ne sçais pas bien par quels charmes cette etrangère put rendre capable d'aimer un homme qui haïssoit tout le monde. Ce vieil comedien, devenu âme damnée devant le temps, je veux dire amoureux devant sa mort, etoit encore au lit quand Ragotin, pressé de son amour comme d'un mal de ventre, le vint trouver pour le prier de songer à son affaire et d'avoir pitié de lui. La Rancune lui promit que le jour ne se passeroit pas qu'il ne lui eût rendu un service signalé auprès de sa maîtresse. La Rappinière entra en même temps dans la chambre de la Rancune, qui achevoit de s'habiller, et, l'ayant tiré à part, lui avoua son infirmité, et lui dit que, s'il le pouvoit mettre aux bonnes grâces de mademoiselle de l'Etoile, il n'y avoit rien en sa puissance qu'il ne pût esperer de lui, jusqu'à une charge d'archer et une sienne nièce en mariage, qui seroit son héritière parce qu'il n'avoit point d'enfans. Le fourbe la Rancune lui promit encore plus qu'il n'avoit fait à Ragotin, dont cet avant-coureur du bourreau ne conçut pas de petites esperances. Roquebrune vint aussi consulter l'oracle. Il etoit le plus incorrigible presomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne, et il s'etoit imaginé que l'on croyoit tout ce qu'il disoit de sa bonne maison, richesse, poesie et valeur: si bien qu'il ne s'offensoit point des persecutions et des rompemens de visière que lui faisoit continuellement la Rancune. Il croyoit que ce qu'il en faisoit n'etoit que pour allonger la conversation, outre qu'il entendoit la raillerie mieux qu'homme du monde, et la souffroit en philosophe chretien, quand même elle alloit au solide. Il se croyoit donc admiré de tous les comediens, voire de la Rancune, qui avoit assez d'experience pour n'admirer guère de choses, et qui, bien loin d'avoir bonne opinion de ce mâche-laurier, s'etoit instruit amplement de ce qu'il etoit, pour sçavoir si les evêques et grands seigneurs de son pays, qu'il alleguoit à tous momens comme ses parens, etoient veritablement des branches d'un arbre genealogique que ce fou d'alliances et d'armoiries, aussi bien que de beaucoup d'autres choses, avoit fait faire en vieil parchemin. Il fut bien fâché de trouver la Rancune en compagnie, quoique cela le dût embarrasser moins qu'un autre, ayant la mauvaise coutume de parler toujours aux oreilles des personnes et de faire secret de tout, et fort souvent de rien [198]. Il tira donc la Rancune en particulier, et n'en fit point à deux fois pour lui dire qu'il etoit bien en peine de sçavoir si la femme de l'operateur avoit beaucoup de l'esprit, parcequ'il avoit aimé des femmes de toutes les nations, excepté des Espagnoles, et si elle valoit la peine qu'il s'y amusât; qu'il ne seroit pas plus pauvre quand il lui auroit fait un present des cent pistoles qu'il offroit de gager à toutes rencontres, ce qui lui arrivoit aussi souvent que de parler de sa bonne maison. La Rancune lui dit qu'il ne connoissoit pas assez la dona Inezilla pour lui repondre de son esprit; qu'il s'etoit trouvé souvent avec son mari dans les meilleures villes du royaume, où il vendoit le mithridate [199], et que, pour s'informer de ce qu'il desiroit sçavoir, il n'y avoit qu'à faire conversation avec elle, puisqu'elle parloit françois passablement. Roquebrune lui voulut confier sa genealogie en parchemin, pour faire valoir à l'Espagnole la splendeur de sa race; mais la Rancune lui dit que cela etoit meilleur à faire un chevalier de Malte qu'à se faire aimer. Roquebrune, là-dessus, fit l'action d'un homme qui compte de l'argent en sa main, et dit à la Rancune: «Vous sçavez bien quel homme je suis.--Oui, oui, lui repondit la Rancune, je sçais bien quel homme vous êtes et quel homme vous serez toute votre vie.» Le poète s'en retourna comme il etoit venu, et la Rancune, son rival et son confident tout ensemble, se rapprocha de la Rappinière et de Ragotin, qui etoient rivaux aussi sans le sçavoir. Pour le vieil la Rancune, outre que l'on hait facilement ceux qui ont pretention sur ce que l'on destine pour soi, et que naturellement il haïssoit tout le monde, il avoit de plus toujours eu grande aversion pour le poète, qui sans doute ne la fit point cesser par cette confidence. La Rancune fit donc dessein à l'heure même de lui faire tous les plus mechans tours qu'il pourroit, à quoi son esprit de singe etoit fort propre. Pour ne perdre point de temps, il commença dès le jour même, par une insigne mechanceté, à lui emprunter de l'argent, dont il se fit habiller depuis les pieds jusqu'à la tête, et se donna du linge. Il avoit eté malpropre toute sa vie; mais l'amour, qui fait de plus grands miracles, le rendit soigneux de sa personne sur la fin de ses jours. Il prit du linge blanc plus souvent qu'il n'appartenoit à un vieil comedien de campagne [200], et commença de se teindre et raser le poil si souvent et avec tant de soin, que ses camarades s'en aperçurent.

[Note 195: ][ (retour) ]

Amour, tu perdis Troie

a dit plus tard La Fontaine, dans les Deux Coqs (liv. 7, f. 12).

[Note 196: ][ (retour) ] Bravoure est mis ici pour braverie, dans le sens de mauvaise gloire, recherche dans la parure, etc.