A MADAME LA SURINTENDANTE [222].

ADAME,

Si vous êtes de l'humeur de monsieur le surintendant, qui ne prend pas plaisir à être loué, je vous fais mal ma cour en vous dediant un livre. On n'en dedie point sans louer [223], et, sans même vous dedier de livre, on ne peut parler de vous qu'on ne vous loue. Les personnes qui, comme vous, servent d'exemple au public, doivent souffrir les louanges de tout le monde, parce qu'on les leur doit. Il leur est même permis de se louer, parce qu'elles ne font rien que de louable; qu'elles doivent être aussi equitables pour elles-mêmes que pour les autres, et qu'on pardonneroit plutôt de n'être pas quelquefois modeste que de n'être pas toujours veritable. De mon naturel, sans avoir bien examiné si je suis juge competent de la reputation d'autrui, bonne ou mauvaise, j'exerce de tout temps une justice bien sevère sur tout ce qui merite de l'estime ou du blâme. Je punis une sottise bien averée, c'est-à-dire je la taille en pièces d'une rude manière; mais aussi je recompense magnifiquement le merite où je le trouve [224]; je ne me lasse point d'en parler avec beaucoup de chaleur, et je me crois par là aussi bon ami, quoique inutile, que grand ennemi, quoique peu à craindre. C'est donc tout ce que vous pourriez faire, avec tout le pouvoir que vous avez sur moi, que de m'empêcher de vous donner des louanges autant que je le puis, si ce n'est autant que vous en meritez. Vous êtes belle sans être coquette; vous êtes jeune sans être imprudente, et vous avez beaucoup d'esprit sans ambition de le faire paroître. Vous êtes vertueuse sans rudesse, pieuse sans ostentation, riche sans orgueil, et de bonne maison sans mauvaise gloire [225]. Vous avez pour mari un des plus illustres hommes du siècle, dont les honneurs et les emplois ne recompensent pas encore assez la vertu; qui est estimé de tout le monde et n'est haï de personne, et qui de tout temps a eu l'ame si grande qu'il ne s'est servi de son bien qu'à en faire comme s'il ne s'etoit reservé que l'esperance. Enfin, Madame, vous êtes parfaitement heureuse, et ce n'est pas la moindre de toutes les louanges qu'on vous peut donner, puisque le bonheur est un bien que le ciel ne donne pas toujours à ceux à qui, comme à vous, il a donné tous les autres. Après vous avoir dit à vous-même ce que tout le monde en dit, il faut que je m'acquitte d'une obligation particulière que je vous ai, et que je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait de me venir voir. Je proteste, Madame, que je ne l'oublierai jamais, et, quoique je reçoive souvent de pareilles faveurs de plusieurs personnes de condition de l'un et de l'autre sexe [226], que je n'ai jamais reçu de visite qui m'ait eté si agreable que la votre; aussi suis-je plus que personne du monde,

Madame,

Votre très humble et très obeissant serviteur,

SCARRON.

[Note 222: ][ (retour) ] «Cette madame Fouquet étoit soeur de Castille, père du père de madame de Guise; il s'appeloit Montjeu, étoit trésorier de l'épargne, et sa mère étoit fille du célèbre président Jeannin (Saint-Simon, ch. 150). Le surintendant Fouquet, «non moins surintendant des belles-lettres que des finances (Corn.)», Mécène en titre des écrivains, avec qui Scarron étoit déjà entièrement lié lorsqu'il n'étoit que procureur général, lui avoit fait une pension de 1600 livres pour remplacer celle de 500 écus qu'il recevoit de la reine, et que lui avoit retirée définitivement le cardinal après sa Mazarinade. Scarron lui-même nous a laissé le témoignage de ces actes de munificence dans les premières stances de Léandre et Héro, ode burlesque, et dans sa Lettre à***. Madame Scarron se lia très intimement avec la surintendante, et devint toute puissante auprès d'elle peu de temps après son mariage: l'amitié de Mme Fouquet et celle de Pélisson ne furent pas inutiles à Scarron pour lui attirer de nouveaux témoignages de générosité de la part du surintendant.

[Note 223: ][ (retour) ] Surtout à l'époque de Scarron, où l'art des dédicaces étoit devenu une industrie organisée de façon à rapporter le plus possible à l'auteur. V. Notes de l'art. Rangouze, Dict. de Bayle. Le grand Corneille n'a-t-il pas comparé à Auguste le financier Montauron? Ch. Sorel, dans l'Avertissement qui termine le premier volume de sa Science universelle, et dans Francion (ch. 11); Mademoiselle de Scudéry, dans ses Conversations sur divers sujets (t. 1); l'auteur anonyme de l'Histoire du poète Sibus (Rec. en prose de Sercy, t. 2); Furetière, en traçant, dans le Roman bourgeois, le modèle d'une épître dédicatoire au bourreau;--Scarron lui-même, en beaucoup d'endroits, entre autres dans l'Ode à Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et dans la Dédicace de ses oeuvres burlesques à sa chienne Guillemette, qu'il écrivit sans doute,--il semble le faire entendre,--après un mécompte comme il en éprouva plus d'une fois, ont attaqué et raillé cet usage.

[Note 224: ][ (retour) ] Scarron se flatte comme il flattoit les autres; il fait sans doute allusion,--quand il parle de la magnifique récompense qu'il accorde au mérite,--à ses dédicaces et à ses nombreuses pièces de vers, où fourmillent les flatteries pour tout le monde;--quand il parle de la rude manière dont il taille en pièces tout ce qui mérite du blâme, à sa Mazarinade, à sa Baronade, etc. Il étoit extrêmement redouté pour son humeur satirique; Tallemant raconte que Chapelain réunissoit deux personnes pour leur envoyer un exemplaire de sa Pucelle; «mais, ajoute-t-il, à ceux qu'il craignoit, à des pestes, il leur en a donné un tout entier, comme à Scarron, à Boileau, à Furetière et autres» (Histor. de Chapel.). Du reste, bien ou mal exercée, cette justice étoit du goût des lecteurs, et l'empressement du public à acheter toutes les feuilles volantes signées du nom de Scarron pouvoit lui donner une assez grande portée. C'étoit en 1654, date du privilége de cette seconde partie, et en 1655, que Scaron publioit sa gazette burlesque, la Muse de la Cour, hebdomadaire et anonyme. V. Le burlesque malade, ou les Colporteurs affligez des nouvelles de la griève et perilleuse maladie de M. Scaron... Dialogue des deux compères gazetiers, Paris, 1660.