[Note 249: ][ (retour) ] Un estafier étoit un grand valet de pied qui suivoit un homme à cheval.

[Note 250: ][ (retour) ] Le mot débauche n'avoit pas, au XVIIe siècle, un sens aussi fort qu'aujourd'hui, et même il ne se prenoit pas toujours dans une mauvaise signification; c'est un de ces mots nombreux dont la valeur s'est modifiée en chemin. Quelquefois on le prenoit simplement dans le sens du comessatio des Latins, ou de ce que nous appelons familièrement un extra. C'est ainsi que nous lisons dans une lettre de Boileau à Racine (1687), à propos du verre de quinquina que Monseigneur avoit bu après déjeuner chez la princesse de Conti, sans être malade: «J'ai été fort frappé de l'agréable débauche de Monseigneur.»

On se coucha: le Destin et Leandre dans la chambre qu'ils avoient dejà occupée, Ragotin, la Rancune et l'Olive dans une petite chambre qui etoit auprès de la cuisine et à côté de celle où etoit le corps du defunt, qu'on n'avoit pas encore commencé d'ensevelir. L'hôtesse coucha dans une chambre haute, qui etoit voisine de celle où couchoient le Destin et Leandre, et elle s'y mit pour n'avoir pas devant les yeux l'objet funeste d'un mari mort et pour recevoir les consolations de ses amies, qui la vinrent visiter en grand nombre: car elle etoit une des plus grosses dames du bourg, et y avoit toujours eté autant aimée de tout le monde que son mari y avoit toujours eté haï. Le silence regnoit dans l'hôtellerie; les chiens y dormoient, puisqu'ils n'aboyoient point; tous les autres animaux y dormoient aussi, ou le devoient faire; et cette tranquillité-là duroit encore entre deux et trois heures du matin, quand tout à coup Ragotin se mit à crier de toute sa force que la Rancune etoit mort. Tout d'un temps il eveilla l'Olive, alla faire lever le Destin et Leandre et les fit descendre dans sa chambre pour venir pleurer, ou du moins voir la Rancune, qui venoit de mourir subitement à son côté, à ce qu'il disoit. Le Destin et Leandre le suivirent, et la première chose qu'ils virent en entrant dans la chambre, ce fut la Rancune qui se promenoit dans la chambre en homme qui se porte bien, quoi que cela soit assez difficile après une mort subite. Ragotin, qui entroit le premier, ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il se retira en arrière comme s'il eût eté prêt de marcher sur un serpent ou de mettre le pied dans un trou. Il fit un grand cri, devint pâle comme un mort et heurta si rudement le Destin et Leandre, lorsqu'il se jeta hors de la chambre à corps perdu, qu'il s'en fallut bien peu qu'il ne les portât par terre. Cependant que sa peur le fait fuir jusque dans le jardin de l'hôtellerie, où il hasarde de se morfondre, le Destin et Leandre demandent à la Rancune des particularités de sa mort; la Rancune leur dit qu'il n'en sçavoit pas tant que Ragotin, et ajouta qu'il n'etoit pas sage [251]. L'Olive cependant rioit comme un fol, la Rancune demeuroit froid sans parler, selon sa coutume, et l'Olive et lui ne se declaroient pas davantage. Leandre alla après Ragotin et le trouva caché derrière un arbre, tremblant de peur plus que de froid, quoiqu'il fût en chemise. Il avoit l'imagination si pleine de la Rancune mort qu'il prit d'abord Leandre pour son fantôme et pensa s'enfuir quand il s'approcha de lui. Là-dessus le Destin arriva, qui lui parut aussi un autre fantôme; ils n'en purent tirer la moindre parole, quelque chose qu'ils lui pussent dire, et enfin ils le prirent sous les bras pour le remener dans sa chambre. Mais, dans le temps qu ils alloient sortir du jardin, la Rancune s'etant presenté pour y entrer, Ragotin se defit de ceux qui le tenoient et s'alla jeter, regardant derrière lui d'un oeil egaré, dans une grosse touffe de rosiers où il s'embarrassa depuis les pieds jusqu'à la tête, et ne s'en put tirer assez vite pour s'empêcher d'être joint par la Rancune, qui l'appela cent fois fol et lui dit qu'il le falloit enchaîner. Ils le tirèrent à trois hors de la touffe de rosiers où il s'etoit fourré. La Rancune lui donna une claque sur la peau nue, pour lui faire voir qu'il n'etoit pas mort, et enfin le petit homme effrayé fut remené dans sa chambre et remis dans son lit. Mais à peine y fut-il qu'une clameur de voix feminines qu'ils entendirent dans la chambre voisine leur donna à deviner ce que ce pouvoit être. Ce n'etoient point les plaintes d'une femme affligée, c'etoient des cris effroyables de plusieurs femmes ensemble comme quand elles ont peur. Le Destin y alla et trouva quatre ou cinq femmes avec l'hôtesse, qui cherchoient sous les lits, regardoient dans la cheminée et paroissoient fort effrayées. Il leur demanda ce qu'elles avoient, et l'hôtesse, moitié hurlant, moitié parlant, lui dit qu'elle ne sçavoit ce qu'etoit devenu le corps de son pauvre mari. En achevant de parler, elle se mit à hurler, et les autres femmes, comme de concert, lui repondirent en choeur, et toutes ensemble firent un bruit si grand et si lamentable que tout ce qu'il y avoit de gens dans l'hôtellerie entra dans la chambre, et ce qu'il y avoit de voisins et de passans entra dans l'hôtellerie.

[Note 251: ][ (retour) ] «N'être pas sage» est un euphémisme qui s'employoit fréquemment alors pour «être fou.»--«Bref, on dit que vous n'estes pas sage.» (Responce du sieur Hydaspe au sieur de Balzac, 1624.)

Dans ce temps-là, un maître chat s'etoit saisi d'un pigeon qu'une servante avoit laissé demi-lardé sur la table de la cuisine, et, se sauvant avec sa proie dans la chambre de Ragotin, s'etoit caché sous le lit où il avoit couché avec la Rancune. La servante le suivit un bâton de fagot à la main, et, regardant sous le lit pour voir ce qu'etoit devenu son pigeon, elle se mit à crier tant qu'elle put qu'elle avoit trouvé son maître, et le repeta si souvent que l'hôtesse et les autres femmes vinrent à elle. La servante sauta au col de sa maîtresse, lui disant qu'elle avoit trouvé son maître, avec un si grand transport de joie que la pauvre veuve eut peur que son mari ne fût ressuscité: car on remarqua qu'elle devint pâle comme un criminel qu'on juge. Enfin la servante les fit regarder sous le lit, où ils aperçurent le corps mort dont ils etoient tant en peine. La difficulté ne fut pas si grande à le tirer de là, quoiqu'il fût bien pesant, qu'à sçavoir qui l'y avoit mis. On le rapporta dans la chambre, où l'on commença de l'ensevelir. Les comediens se retirèrent dans celle où avoit couché le Destin, qui ne pouvoit rien comprendre dans ces bizarres accidens. Pour Leandre, il n'avoit dans la tête que sa chère Angelique, ce qui le rendoit aussi rêveur que Ragotin etoit fâché de ce que la Rancune n'etoit pas mort, dont les railleries l'avoient si fort mortifié qu'il ne parloit plus, contre sa coutume de parler incessamment et de se mêler en toutes sortes de conversations à propos ou non. La Rancune et l'Olive s'etoient si peu etonnés et de la terreur panique de Ragotin et de la transmigration d'un corps mort d'une chambre à l'autre sans aucun secours humain, au moins dont on eût connaissance, que le Destin se douta qu'il avoient grande part dans le prodige. Cependant l'affaire s'eclaircissoit dans la cuisine de l'hôtellerie: un valet de charrue revenu des champs pour dîner, ayant ouï conter à une servante avec grande frayeur que le corps de son maître s'etoit levé de lui-même et avoit marché, lui dit qu'en passant par la cuisine à la pointe du jour, il avoit vu deux hommes en chemise qui le portoient sur leurs epaules dans la chambre où l'on l'avoit trouvé. Le frère du mort ouït ce que disoit le valet et trouva l'action fort mauvaise. La veuve le sçut aussitôt, et ses amies aussi; les uns et les autres s'en scandalisèrent bien fort, et conclurent tous d'une voix qu'il falloit que ces hommes-là fussent des sorciers qui vouloient faire quelque mechanceté de ce corps mort [252].

[Note 252: ][ (retour) ] Les cadavres servoient à divers usages dans les pratiques de sorcellerie. Suivant quelques uns, ils étoient magnétiques et jouissoient des propriétés de l'aimant ou de la boussole. Mais c'étoit surtout dans les superstitions de l'anthropomancie et de la nécromancie qu'on en faisoit usage. Les Thessaliens arrosoient un cadavre de sang chaud pour en recevoir des oracles sur l'avenir. Les Syriens vénéroient et consultoient des têtes d'enfants coupées. Ménélas, suivant Hérodote,--Héliogabale, et aussi, dit-on, Julien l'Apostat, recherchoient leur destinée dans les entrailles fumantes de malheureux qu'ils faisoient égorger, etc. On croyoit encore, dans le peuple, que les sorciers du temps n'avoient point laissé perdre les anciens usages. V. plus loin une note de la 3e partie, ch. 8.

Dans le temps que l'on jugeoit si mal de la Rancune, il entra dans la cuisine pour faire porter à dejeuner dans leur chambre. Le frère du defunt lui demanda pourquoi il avoit porté le corps de son frère dans sa chambre; la Rancune, bien loin de lui repondre, ne le regarda pas seulement. La veuve lui fit la même question; il eut la même indifference pour elle, ce que la bonne dame n'eut pas pour lui. Elle lui sauta aux yeux, furieuse comme une lionne à qui on a ravi ses petits (j'ai peur que la comparaison ne soit ici trop magnifique). Son beau-frère donna un coup de poing à la Rancune; les amies de l'hôtesse ne l'epargnèrent pas; les servantes s'en mêlèrent, les valets aussi. Mais il n'y avoit pas place en un homme seul pour tant de frappeurs, et ils s'entrenuisoient les uns aux autres. La Rancune seul contre plusieurs, et par consequent plusieurs contre lui, ne s'etonna point du nombre de ses ennemis, et, faisant de necessité vertu, commença à jouer des bras de toute la force que Dieu lui avoit donnée, laissant le reste au hazard. Jamais combat inegal ne fut plus disputé. Mais aussi la Rancune, conservant son jugement dans le peril, se servoit de son adresse aussi bien que de sa force, menageoit ses coups et les faisoit profiter le plus qu'il pouvoit. Il donna tel soufflet qui, ne donnant pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit, et ne faisant que glisser, s'il faut ainsi dire, alloit jusqu'à la seconde, même troisième joue, parcequ'il donnoit la plupart de ses coups en faisant la demi-pirouette, et tel soufflet tira trois sons differens de trois differentes mâchoires. Au bruit des combattans, l'Olive descendit dans la cuisine, et à peine eut-il le temps de discerner son compagnon d'entre tous ceux qui se battoient qu'il se vit battre, et même plus que lui, de qui la vigoureuse resistance commençoit à se faire craindre. Deux ou trois donc des plus maltraités par la Rancune se jetèrent sur l'Olive, peut-être pour se racquitter; le bruit en augmenta, et en même temps l'hôtesse reçut un coup de poing dans son petit oeil qui lui fit voir cent mille chandelles (c'est un nombre certain pour un incertain) et la mit hors de combat. Elle hurla plus fort et plus franchement qu'elle n'avoit fait à la mort de son mari. Ses hurlemens attirèrent les voisins dans la maison, et firent descendre dans la cuisine le Destin et Leandre. Quoi qu'ils y vinssent avec un esprit de pacification, on leur fit d'abord la guerre sans la leur declarer; les coups de poings ne leur manquèrent pas, et ils n'en laissèrent point manquer ceux qui leur en donnèrent. L'hôtesse, ses amies et ses servantes crioient aux voleurs et n'etoient plus que les spectatrices du combat: les unes, les yeux pochés; les autres, le nez sanglant; les autres, les mâchoires brisées, et toutes decoiffées. Les voisins avoient pris parti pour la voisine contre ceux qu'elle appeloit voleurs. Il faudroit une meilleure plume que la mienne pour bien representer les beaux coups de poings qui s'y donnèrent. Enfin, l'animosité et la fureur se rendant maîtresses des uns et des autres, on commençoit à se saisir des broches et des meubles qui se peuvent jeter à la tête, quand le curé entra dans la cuisine et tâcha de faire cesser le combat. En verité, quelque respect que l'on eût pour lui, il eût bien eu de la peine à separer les combattans, si leur lassitude ne s'en fût mêlée. Tous actes d'hostilité cessèrent donc de part et d'autre, et non pas le bruit: car, chacun voulant parler le premier, et les femmes plus que les hommes, avec leurs voix de fausset, le pauvre bonhomme fut contraint de se boucher les oreilles et de gagner la porte; cela fit taire les plus tumultueux. Il entra dans le champ de bataille, et le frère de l'hôte, ayant pris la parole par son ordre, lui fit des plaintes du corps mort transporté d'une chambre à l'autre. Il eût exageré la mechante action plus qu'il ne fit s'il eût eu moins de sang à cracher qu'il n'en avoit, outre celui qui sortoit de son nez, qu'il ne pouvoit arrêter. La Rancune et l'Olive avouèrent ce qu'on leur imputoit, et protestèrent qu'ils ne l'avoient pas fait à mauvaise intention, mais seulement pour faire peur à un de leurs camarades, comme ils avoient fait. Le curé les en blâma fort, et leur fit comprendre la consequence d'une telle entreprise, qui passoit la raillerie; et, comme il etoit homme d'esprit et avoit grand credit parmi ses paroissiens, il n'eut pas grand'peine à pacifier le differend, et qui plus y mit plus y perdit. Mais la Discorde aux crins de couleuvres [253] n'avoit pas encore fait dans cette maison-là tout ce qu'elle avoit envie d'y faire. On ouït dans la chambre haute des hurlemens non guère differens de ceux que fait un pourceau qu'on egorge, et celui qui les faisoit n'etoit autre que le petit Ragotin. Le curé, les comediens et plusieurs autres coururent à lui et le trouvèrent tout le corps, à la reserve de la tête, enfoncé dans un grand coffre de bois qui servoit à serrer le linge de l'hôtellerie, et, ce qui etoit de plus fâcheux pour le pauvre encoffré, le dessus du coffre, fort pesant et massif, etoit tombé sur ses jambes et les pressoit d'une manière fort douloureuse à voir. Une puissante servante, qui n'etoit pas loin du coffre quand ils entrèrent, et qui leur paroissoit fort emue, fut soupçonnée d'avoir si mal placé Ragotin. Il etoit vrai, et elle en etoit toute fière, si bien que, s'occupant à faire un des lits de la chambre, elle ne daigna pas regarder de quelle façon on tiroit Ragotin du coffre, ni même repondre à ceux qui lui demandèrent d'où venoit le bruit qu'on avoit entendu. Cependant le demi-homme fut tiré de sa chausse-trape, et ne fut pas plutôt sur ses pieds qu'il courut à une epée. On l'empêcha de la prendre; mais on ne put l'empêcher de joindre la grande servante, qu'il ne put aussi empêcher qu'elle ne lui donnât un si grand coup sur la tête que tout le vaste siége de son etroite raison en fut ebranlé. Il en fit trois pas en arrière; mais c'eût eté reculer pour mieux sauter, si l'Olive ne l'eût retenu par ses chausses comme il s'alloit elancer comme un serpent contre sa redoutable ennemie. L'effort qu'il fit, quoique vain, fut fort violent: la ceinture de ses chausses s'en rompit, et le silence aussi de l'assistance, qui se mit à rire. Le curé en oublia sa gravité, et le frère de l'hôte de faire le triste. Le seul Ragotin n'avoit pas envie de rire, et sa colère s'etoit tournée contre l'Olive, qui, s'en sentant injurié, le prit tout brandi [254], comme l'on dit à Paris, le jeta sur le lit que faisoit la servante, et là, d'une force d'Hercule, il acheva de faire tomber ses chausses, dont la ceinture etoit dejà rompue, et, haussant et baissant les mains dru et menu sur ses cuisses et sur les lieux voisins, en moins de rien les rendit rouges comme de l'ecarlate. Le hasardeux Ragotin se precipita courageusement du lit en bas, mais un coup si hardi n'eut pas le succès qu'il meritoit: son pied entra dans un pot de chambre que l'on avoit laissé dans la ruelle du lit pour son grand malheur, et y entra si avant que, ne l'en pouvant retirer à l'aide de son autre pied, il n'osa sortir de la ruelle du lit où il etoit, de peur de divertir davantage la compagnie et d'attirer sur soi la raillerie, qu'il entendoit moins que personne du monde. Chacun s'etonnoit fort de le voir si tranquille après avoir eté si emu; la Rancune se douta que ce n'etoit pas sans cause; il le fit sortir de la ruelle du lit moitié bon gré, moitié par force, et lors tout le monde vit où etoit l'enclouure, et personne ne se put empêcher de rire en voyant le pied de metal que s'etoit fait le petit homme. Nous le laisserons foulant l'etain d'un pied superbe, pour aller recevoir un train qui entra au même temps dans l'hôtellerie.

[Note 253: ][ (retour) ] C'est le Discordia, vipereum crinem vittis innexa cruentis, de Virgile, traduit en langue burlesque.

[Note 254: ][ (retour) ] C'est-à-dire malgré lui, de vive force.