CHAPITRE VIII.

Ce qui arriva du pied de Ragotin.

i Ragotin eût pu de son chef et sans l'aide de ses amis se depoter le pied, je veux dire le tirer hors du mechant pot de chambre où il etoit si malheureusement entré, sa colère eût pour le moins duré le reste du jour; mais il fut contraint de rabattre quelque chose de son orgueil naturel et de filer doux, priant humblement le Destin et la Rancune de travailler à la liberté de son pied droit ou gauche, je n'ai pas su lequel. Il ne s'adressa pas à l'Olive, à cause de ce qui s'etoit passé entre eux; mais l'Olive vint à son secours sans se faire prier, et ses deux camarades et lui firent ce qu'ils purent pour le soulager. Les efforts que le petit homme avoit faits pour tirer son pied hors du pot l'avoient enflé, et ceux que faisoient le Destin et l'Olive l'enfloient encore davantage. La Rancune y avoit d'abord mis la main, mais si maladroitement, ou plutôt si malicieusement, que Ragotin crut qu'il le vouloit estropier à perpétuité; il l'avoit prié instamment de ne s'en mêler plus; il pria les autres de la même chose, se coucha sur un lit en attendant qu'on lui eût fait venir un serrurier pour lui limer le pot de chambre sur le pied. Le reste du jour se passa assez pacifiquement dans l'hôtellerie, et assez tristement entre le Destin et Leandre: l'un fort en peine de son valet, qui ne revenoit point lui apprendre des nouvelles de sa maîtresse, comme il lui avoit promis, et l'autre ne se pouvant réjouir eloigné de sa chère mademoiselle de l'Etoile, outre qu'il prenoit part à l'enlèvement de mademoiselle Angelique, et que Leandre lui faisoit pitié, sur le visage duquel il voyoit toutes les marques d'une extrême affliction. La Rancune et l'Olive prirent bientôt parti avec quelques habitans du bourg qui jouoient à la boule, et Ragotin, après avoir fait travailler à son pied, dormit le reste du jour, soit qu'il en eût envie, ou qu'il fût bien aise de ne paroître pas en public, après les mauvaises affaires qui lui etoient arrivées. Le corps de l'hôte fut porté à sa dernière demeure, et l'hôtesse, nonobstant les belles pensées de la mort que lui devoit avoir données celle de son mari, ne laissa pas de faire payer en Arabe deux Anglois qui alloient de Bretagne à Paris.

Le soleil venoit de se coucher quand le Destin et Léandre, qui ne pouvoient quitter la fenêtre de leur chambre, virent arriver dans l'hôtellerie un carrosse à quatre chevaux, suivi de trois hommes de cheval et de quatre ou cinq laquais. Une servante les vint prier de vouloir ceder leur chambre au train qui venoit d'arriver, et ainsi Ragotin fut obligé de se faire voir, quoiqu'il eût envie de garder la chambre, et suivit le Destin et Leandre dans celle où, le jour precédent, il avoit cru avoir vu mort la Rancune. Le Destin fut reconnu dans la cuisine de l'hôtellerie par un des messieurs du carrosse, ce même conseiller du parlement de Rennes avec qui il avoit fait connaissance pendant les noces qui furent si malheureuses à la pauvre la Caverne. Ce senateur breton demanda au Destin des nouvelles d'Angelique, et lui temoigna d'avoir du deplaisir de ce qu'elle n'etoit point retrouvée. Il se nommoit La Garouffière, ce qui me fait croire qu'il etoit plutôt angevin que breton, car on ne voit pas plus de noms bas-bretons commencer par Ker que l'on en voit d'angevins terminer en ière, de normands en ville, de picards en cour, et des peuples voisins de la Garonne en ac. Pour revenir à M. de la Garouffière, il avoit de l'esprit, comme je vous ai dejà dit, et ne se croyoit point homme de province en nulle manière, venant d'ordinaire, hors de son semestre, manger quelque argent dans les auberges de Paris, et prenant le deuil quand la Cour le prenoit, ce qui, bien verifié et enregistré, devroit être une lettre non pas de noblesse tout à fait, mais de non-bourgeoisie, si j'ose ainsi parler. De plus, il etoit bel esprit, par la raison que tout le monde presque se pique d'être sensible aux divertissemens de l'esprit, tant ceux qui les connoissent que les ignorants presomptueux ou brutaux qui jugent temerairement des vers et de la prose, encore qu'ils croient qu'il y a du deshonneur à bien ecrire, et qu'ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme, qu'il fait des livres [255], comme ils lui reprocheroient qu'il fait de la fausse monnoie [256]. Les comédiens s'en trouvent bien. Ils en sont caressés davantage dans les villes où ils representent: car, etant les perroquets ou sansonnets des poètes, et même quelques uns d'entr'eux, qui sont nés avec de l'esprit, se mêlant quelquefois de faire des comedies, ou de leur propre fonds, ou de parties empruntées [257], il y a quelque sorte d'ambition à les connoître ou à les hanter. De nos jours on a rendu en quelque façon justice à leur profession, et on les estime plus que l'on ne faisoit autrefois [258]. Aussi est-il vrai qu'en la comedie le peuple trouve un divertissement des plus innocents, et qui peut à la fois peut instruire et plaire. Elle est aujourd'hui purgée, au moins à Paris, de tout ce qu'elle avoit de licencieux[ [259]. Il seroit à souhaiter qu'elle le fût aussi des filous, des pages et des laquais, et autres ordures du genre humain [260], que la facilité de prendre des manteaux y attire encore plus que ne faisoient autrefois les mauvaises plaisanteries des farceurs; mais aujourd'hui la farce est comme abolie [261], et j'ose dire qu'il y a des compagnies particulières où l'on rit de bon coeur des équivoques basses et sales qu'on y débite, desquelles on se scandaliseroit dans les premières loges de l'hôtel de Bourgogne.

[Note 255: ][ (retour) ] Même au temps de la plus grande faveur des beaux esprits, les auteurs, au XVIIe siècle, étoient considérés comme des personnages subalternes et traités comme tels; il en étoit encore ainsi à l'époque où écrit Scarron; ce ne fut que plus tard que la condition des écrivains se releva un peu, mais non complétement. Ce discrédit devoit être le plus souvent imputé aux auteurs eux-mêmes, qui vivoient sans dignité littéraire, et se plioient, vis-à-vis des grands seigneurs, à une sorte de domesticité commode et salariée. Ducs et marquis étoient fort ignorants pour la plupart. «Du latin! s'écrioit le commandeur de Jars; de mon temps, d'homme d'honneur, le latin eût déshonoré un gentilhomme» (Saint-Evrem., lettre à M. D***.) Suivant le chevalier de Méré, il n'y avoit que les docteurs qui connussent le latin et le grec. M. de Montbazon, qui n'avoit «rien à mespris comme un homme sçavant», n'étoit nullement une exception. V. l'Onozandre, satire de Bautru. Néanmoins ces messieurs prétendoient juger les oeuvres d'esprit, et souvent même faisoient de petits vers galants, où ils cherchoient à attraper l'air de cour, tout en s'excusant de déroger ainsi. Le mot de Mascarille: «Cela est au dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent» (Pr. rid., 10), avoit plus d'un pendant historique, ne fût-ce que dans les préfaces de M. de Scudéry. «On s'étonnera peut-être qu'un homme de ma naissance et de ma profession se soit donné le loisir de s'attacher à cet ouvrage», écrivoit en 1668 le marquis de Villennes, en tête des Elégies choisies des Amours d'Ovide. Souvent même la plus grande préoccupation des gens de lettres étoit de faire croire qu'ils écrivoient par délassement, sans vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de profession. V. Gueret, Parn. réf., p. 65.

[Note 256: ][ (retour) ] La fabrication de la fausse monnoie étoit un crime fort commun à cette epoque, et l'on voyoit même des gentilshommes s'en rendre coupables, témoin le marquis de Pomenars. D'après Tallemant, M. d'Angoulême, et le surintendant des finances de la Vieuville, ainsi que la Montarbault, Saint-Aunais, etc., s'en occupoient également: cette accusation revient très souvent dans ses historiettes.

[Note 257: ][ (retour) ] Cela n'etoit pas rare, soit alors, soit un peu plus tard, sans parler des farceurs dont les drôleries ont eté imprimées: je citerai, par exemple, Zach. Jac. Montfleury, à qui Cyrano reproche précisément que sa tragédie «est la corneille d'Esope», et qu'elle est «tirée de l'Aminte, du Pastor fido, de Guarini, du cavalier Marin et de cent autres». (Lett. cont. un gros homme); puis Chevalier, Legrand, Baron, Brecourt, Dorimon, Hauteroche, Villiers, la Thuillerie, Rosimond, la Thorillière, Poisson, Champmeslé, Dancourt, enfin Molière. «La plupart d'entre eux, dit Chappuzeau en parlant des comédiens, sont aussi auteurs.... Dans la seule troupe royale il y en a cinq dont les ouvrages sont bien reçus.» (Le th. fr., l. 2, 9.)

[Note 258: ][ (retour) ] Grâce à la renaissance du théâtre, qui venoit de s'élever à une hauteur nouvelle, surtout avec Corneille; grâce aux excellents acteurs qui honoroient la scène par leur jeu et même par leurs ouvrages; grâce au goût de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV pour les représentations dramatiques; grâce enfin à l'organisation meilleure et plus stable des comédiens. V. Chappuzeau, Le th. fr., p. 139-185; Mém. de Mme de Sév., par Walck., t. 2,. p. 180-2. Aussi Floridor, sieur de Prinefosse, ne crut-il pas, en montant sur le théâtre, déshonorer son titre d'écuyer, qu'il accoloit fièrement à son titre d'acteur, et le roi vouloit bien ne pas le juger déchu par cela même qu'il étoit comédien. La Thorillière et Beauchâteau étoient gentilshommes; les actrices La Mothe, La Chassaigne et Beaumenard étoient demoiselles. Enfin en 1669 alloit venir un arrêt du conseil, précédé d'un autre dans le même sens, en 1641, portant qu'on ne déroge pas en s'attachant au théâtre.