[Note 316: ][ (retour) ] On tendoit une corde au milieu des jeux de paume, pour servir «à marquer les fautes qu'on faisoit en mettant dessous» (Dict. de Fur.), c'est-à-dire en envoyant la balle au-dessous de la corde. V. Le jeu roy. de la paume, dans la Maison académiq., 1659, in-12.

[Note 317: ][ (retour) ] Cette phrase de Scarron rappelle le vers de son sonnet burlesque sur son pourpoint troué:

Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude,

Et celui de Saint-Amant, dans le Poète crotté:

«Mais qu'est-ce que le temps ne lime?»

Quelqu'un donna la main à cet homme, et dans le temps que sa jambe engagée dans le trou changea de place, Ragotin lui mordit le pied si serré, que cet homme crut être mordu d'un serpent et fit un cri qui fit tressaillir celui qui le secouroit, qui de peur en lâcha prise. Enfin il se reconnut, redonna la main à son homme, qui ne crioit plus parce que Ragotin ne le mordoit plus, et tous deux ensemble deterrèrent le petit homme, qui ne vit pas plus tôt la lumière du jour, que, menaçant tout le monde de la tête et des yeux et principalement ceux qu'il vit rire en le regardant, il se fourra dans la presse de ceux qui sortoient, meditant quelque chose de bien glorieux pour lui et bien funeste pour la Baguenodière. Je n'ai pas sçu de quelle façon la Baguenodière fut accommodé avec les deux frères; tant y a qu'il le fut, du moins n'ai-je pas ouï dire qu'ils se soient depuis rien fait les uns aux autres. Et voilà ce qui troubla en quelque façon la première representation que firent nos comediens devant l'illustre compagnie qui se trouvoit lors dans la ville du Mans.


CHAPITRE XVIII.

Qui n'a pas besoin de titre.

n representa le jour suivant le Nicomède de l'inimitable M. de Corneille [318]. Cette comedie [319] est admirable, à mon jugement, et celle de cet excellent poète de theâtre en laquelle il a plus mis du sien et a plus fait paroître la fecondité et la grandeur de son genie, donnant à tous les acteurs des caractères fiers, tous differens les uns des autres. La representation n'en fut point troublée, et ce fut peut-être à cause que Ragotin ne s'y trouva pas. Il ne se passoit guère de jour qu'il ne s'attirât quelque affaire, à quoi sa mauvaise gloire et son esprit violent et presomptueux contribuoient autant que sa mauvaise fortune, qui jusqu'alors ne lui avoit point fait de quartier. Le petit homme avoit passé l'après-dînée dans la chambre du mari d'Inezille, l'operateur Ferdinando Ferdinandi, Normand, se disant Venitien, comme je vous ai déjà dit, medecin spagyrique [320] de profession, et, pour dire franchement ce qu'il etoit, grand charlatan, et encore plus grand fourbe. La Rancune, pour se donner quelque relâche des importunités que lui faisoit sans cesse Ragotin, à qui il avoit promis de le faire aimer de mademoiselle de l'Etoille, lui avoit fait accroire que l'operateur etoit un grand magicien, qui pouvoit faire courir en chemise, après un homme, la femme du monde la plus sage; mais qu'il ne faisoit de semblables merveilles que pour ses amis particuliers dont il connoissoit la discretion, à cause qu'il s'étoit mal trouvé d'avoir fait agir son art pour des plus grands seigneurs de l'Europe. Il conseilla à Ragotin de mettre tout en usage pour gagner ses bonnes grâces, ce qu'il lui assura ne lui devoir pas être difficile, l'opérateur étant homme d'esprit, qui devenoit aisément amoureux de ceux qui en avoient, et qui, quand une fois il aimoit quelqu'un, n'avoit plus rien de reservé pour lui. Il n'y a qu'à louer ou à respecter un homme glorieux, on lui fait faire ce que l'on veut. Il n'en est pas de même d'un homme patient, il n'est pas aisé à gouverner, et l'expérience apprend qu'une personne humble, et qui a le pouvoir sur soi de remercier quand on l'a refusée, vient plutôt à bout de ce qu'elle entreprend que celle qui s'offense d'un refus. La Rancune persuada à Ragotin ce qu'il voulut, et Ragotin, dès l'heure même, alla persuader à l'operateur qu'il étoit un grand magicien. Je ne vous redirai point ce qu'il lui dit; il suffit que l'operateur, qui avoit été averti par la Rancune, joua bien son personnage et nia qu'il fût magicien d'une manière à faire croire qu'il l'étoit. Ragotin passa l'après-dînée auprès de lui, qui avoit un matras sur le feu pour quelque operation chimique, et pour ce jour-là n'en put rien tirer d'affirmatif, dont l'impatient Manceau passa une nuit fort mauvaise. Le jour suivant, il entra dans la chambre de l'opérateur, qui etoit encore dans le lit. Inezille le trouva fort mauvais; car elle n'etoit plus d'âge à sortir de son lit fraîche comme une rose, et elle avoit besoin tous les matins d'être longtemps enfermée en particulier, devant que d'être en etat de paroître en public. Elle se coula donc dans un petit cabinet, suivie de sa servante Morisque, qui lui porta toutes ses munitions d'amour [321], et cependant Ragotin remit le sieur Ferdinandi sur la magie, et le sieur Ferdinandi s'ouvrit plus qu'il n'avoit fait, mais sans lui vouloir rien promettre. Ragotin lui voulut donner des marques de sa largesse. Il fit fort bien apprêter le dîner, et y convia les comediens et les comediennes. Je ne vous dirai point les particularités du repas; vous sçaurez seulement qu'on s'y rejouit beaucoup et qu'on y mangea de grande force. Après dîner, Inezille fut priée par le Destin et les comediennes de leur dire quelque historiette espagnole de celles qu'elle composoit ou traduisoit tous les jours, à l'aide du divin [322] Roquebrune, qui lui avoit juré par Apollon et les neuf Soeurs qu'il lui apprendroit dans six mois toutes les grâces et les finesses de notre langue. Inezille ne se fit point prier, et, tandis que Ragotin fit la cour au magicien Ferdinandi, elle lut d'un ton de voix charmant la Nouvelle que vous allez lire dans le suivant chapitre.

[Note 318: ][ (retour) ] À cette époque, la réputation de Corneille avoit entièrement, et depuis long-temps, triomphé des premières attaques, et le public ne se souvenoit plus des critiques de l'Académie, de Mairet, de Scudéry et de Claveret. Corneille n'étoit plus alors que l'admirable, l'inimitable et l'incomparable; son nom ne paroissoit guère sans être escorté de ces épithètes, qui sembloient en être devenues partie intégrante. V. encore Rom. com., III, 8. On peut lire, dans la Prétieuse, ou le mystère des ruelles, de l'abbé de Pure, un curieux éloge du même poète, qui vient à l'appui de notre remarque. (I, p. 357).