—Et le pape, qu’en ferez-vous?
—Le grand aumônier de la république universelle, ou bien nous l’enverrons à Constantinople convertir le Grand-Turc et le consoler de n’avoir pu épouser la reine de l’Adriatique, répliqua le citadin avec une froide ironie. Aussi bien, son règne n’est plus de ce monde. Qu’en pensez-vous, chevalier?
—Le secret de l’avenir repose sur les genoux de Jupiter, dit il poeta sovrano, que j’invoquais il y a quelques instants, répliqua Lorenzo. Sans prétendre donner mon avis sur des questions aussi graves, il est certain qu’un nouvel idéal de la vie morale s’élève dans l’humanité, et que la destinée de l’Italie est dans les mains de l’homme providentiel qui est aux portes de Venise. Si son âme est à la hauteur de son génie, il peut relever cette nation glorieuse ove il bel si risuona, dont il parle la langue et porte le sang dans ses veines.»
Ainsi allait devisant cette brillante jeunesse sur laquelle le chevalier Sarti avait acquis un très-grand ascendant. Excité par Zorzi et Villetard, et plus encore par le sentiment qui remplissait son cœur, Lorenzo avait secoué cette sorte de rêverie tendre et contemplative qui était la disposition habituelle et, pour ainsi dire, la grâce de son esprit. Son caractère ouvert et généreux, son enthousiasme pour les belles choses, ses connaissances variées, la tournure romanesque et un peu métaphysique de son imagination, ces qualités diverses, jointes à l’ardeur de ses convictions et à une volonté impérieuse, lui avaient donné une prépondérance marquée sur cette portion de la population vénitienne qui formait le parti de la France. Signalé à la police de l’inquisition, l’arrestation du chevalier avait été ordonnée et allait s’effectuer, lorsqu’on apprit la nouvelle de la bataille d’Arcole, puis celle de Rivoli, qui eut lieu le 13 janvier 1797. Ces événements prodigieux, qui achevaient la déroute de l’Autriche, excitèrent à Venise une émotion profonde. Le gouvernement fut atterré; les novateurs, au comble de la joie et de l’enivrement, levaient la tête et menaçaient hautement l’aristocratie d’une prochaine déchéance. Quelques jours après ce glorieux épisode de la campagne d’Italie qui amena la reddition de Mantoue, Zorzi arriva un matin de bonne heure chez le chevalier Sarti, alla giudecca.
«Vittoria, vittoria! s’écria-t-il, à peine introduit dans la chambre à coucher de Lorenzo. Nous serons bientôt les maîtres de Venise, et il vous sera fait une bonne part, chevalier, dans le triomphe des amis de la liberté. Mais en attendant que ce fait inévitable s’accomplisse, je viens vous apprendre une nouvelle qui vous intéresse particulièrement. La fille du sénateur Zeno épouse, dans trois jours, le chevalier Grimani. Il s’agit d’empêcher cet odieux sacrifice, et je viens vous en offrir les moyens. Il y a demain une grande fête au casino du Salvadego, où doivent se trouver les Grimani, le sénateur Zeno avec sa fille Beata, et leurs amis les Badoer et les Dolfin. Vous irez aussi, chevalier, et, entouré de vos amis qui vous accompagneront sous un déguisement qu’autorise le carnaval, vous enlèverez la belle Hélène et vous partirez à l’instant pour la terre ferme. Villetard vous donnera, pour le général en chef de l’armée française, une lettre qui vous mettra à l’abri de toutes recherches.
—Êtes-vous bien certain, monsieur, répondit Lorenzo abattu, que la signora Beata ait donné son consentement au mariage dont vous m’annoncez la triste nouvelle?
—Puisque tout est préparé pour la cérémonie nuptiale, jusqu’à l’appartement que doivent habiter les deux époux! répliqua Zorzi avec impatience. Voulez-vous attendre que le fruit d’or ait été cueilli au jardin des Hespérides, pour vous décider à prendre un parti?
—Eh bien, répondit Lorenzo tout à coup, je me rends à vos conseils, et j’accepte l’offre de mes amis.»
Le carnaval qui précéda de quelques mois la chute de la république de Venise ne fut ni moins gai, ni moins bruyant que ceux des années précédentes. Cette ville unique, monument admirable d’un peuple industrieux qui, sans l’initiative d’un législateur suprême et sans l’aide d’un conquérant, s’était élevé, par ses propres efforts, du sein de la pauvreté et de l’ignorance au comble de la fortune et de la civilisation, allait s’éteindre et disparaître de la scène du monde sans se douter presque qu’elle assistait au dernier banquet de sa vie nationale. Et voyez, quelles combinaisons du sort! un État indépendant consacré par les siècles, par les traités et le droit public de l’Europe chrétienne, une puissance catholique qui avait été le boulevard de l’Église contre l’islamisme et la barbarie des Turcs, une république italienne qui fut une des merveilles de la civilisation et l’alliée de la France dès le XIIe siècle, va être anéantie et vendue à l’encan par un général républicain qui parle la langue de Dante et de Machiavel, par le représentant d’une grande et généreuse nation qui avait proclamé la fraternité des peuples et le respect des nationalités! et, lorsque l’Europe indignée se soulève contre le prodigieux génie qui avait voulu l’enchaîner à son despotisme et qu’elle le relègue par delà les mers comme un perturbateur du repos public, les rois de la Sainte-Alliance infirment aussitôt la portée de l’acte accompli en manquant à leurs promesses de liberté. Ils relèvent et restaurent tous les anciens pouvoirs qui avaient disparu dans la tourmente révolutionnaire; mais cette glorieuse république de Venise, qui fut le premier holocauste de l’ambition fatale de Bonaparte, reste entre les mains de l’Autriche. Et on s’étonne ensuite de l’instabilité des sociétés modernes et des secousses incessantes qui viennent ébranler les gouvernements les mieux affermis! La révolution de 89 a posé des principes qui ont pénétré dans les entrailles de la terre et qui la soulèveront sous les pas des audacieux qui essayeraient d’en étouffer la virtualité. Ce ne sont ni des soldats aux gardes ni des vœux à la madone qui peuvent conjurer ces principes, et empêcher la conscience moderne d’organiser le monde à son image.
Pendant que les destinées de la république étaient l’objet des douloureuses préoccupations d’un petit nombre d’esprits clairvoyants, pendant que le palais ducal était rempli de soucis, d’ombres gémissantes et de pâles terreurs, et que le bélier de l’ennemi battait les murs de la ville sacrée jusqu’alors invulnérable, le peuple s’enivrait du bruit de ses grelots et de ses douces chansons. S’il connaissait les événements extérieurs par la rumeur des gazettes et les propos mystérieux qui échappaient aux partisans de la révolution, il avait une trop grande confiance dans la sagesse de ses maîtres, pour s’inquiéter sérieusement du sort de son pays. D’ailleurs le carnaval était à Venise une fête véritablement nationale, et, plus les circonstances politiques étaient menaçantes pour le gouvernement de l’aristocratie, plus celle-ci mit de soin à cacher ses inquiétudes aux yeux de la foule étourdie. Aussi voyait-on les lagunes, il Canalazzo, la place Saint-Marc, les casinos, et jusqu’aux pieux réduits de la pénitence qui étaient si nombreux à Venise, se remplir de lumières discrètes, de mouvement et de masques joyeux et bizarres qui offraient le spectacle d’un rêve magique, s’épanouissant au-dessus d’un abîme où allait disparaître bientôt ce monde frivole et charmant.