Nos delubra deum miseri, quibus ultimus esset
Ille dies, festa velamus fronde per urbem[78].
Le soir où devait avoir lieu au Salvadego la brillante réunion dont Zorzi était venu instruire le chevalier Sarti, Beata remontait le Grand-Canal dans une gondole avec son père, son fiancé et le sénateur Grimani. Vaincue par les prières du sénateur Zeno et par la crainte qu’une plus longue résistance de sa part n’accrût les dangers dont elle savait que Lorenzo était menacé, Beata avait fini par se laisser arracher une sorte de consentement tacite au mariage qui allait s’accomplir sous d’aussi tristes auspices. Mais en faisant le sacrifice de sa vie au repos de son vieux père qu’elle voyait accablé d’une si grande douleur, en s’inclinant humblement sous la main de la destinée qui s’appesantissait sur elle, Beata n’avait point perdu l’espoir de retarder encore, sous un prétexte ou sous un autre, le jour funeste où il lui faudrait renoncer aux béatitudes que l’amour lui avait fait entrevoir. Elle conservait au fond du cœur je ne sais quelle force secrète et quel pressentiment d’heureux augure, qui lui faisaient affronter son malheur sans rien perdre de la dignité de sa contenance. Elle souffrait mortellement, mais sans trahir par aucun signe extérieur l’émotion de son âme et le secret de sa vie. Les deux sénateurs étaient silencieux dans la gondole, tandis que le chevalier Grimani, qui était assis à côté de Beata, lui témoignait, par son empressement et des paroles délicates, combien il était heureux de partager le sort d’une femme accomplie dont il n’avait pas été facile de vaincre les scrupules et la pudique résistance.
«Que voulez-vous, chevalier? lui disait Beata d’une voix timide; il y a des natures faibles que le bonheur effraye, et qui semblent en redouter l’approche, comme si elles devaient y trouver le terme de leur courte existence. Peut-être ne suis-je pas digne de toutes les félicités dont il a plu à Dieu de me combler.»
Le chevalier, qui ne pouvait voir dans ces paroles de Beata que l’expression d’une douce tristesse et d’une chaste inquiétude faciles à comprendre en pareille circonstance, s’efforçait de rassurer la gentildonna sur l’avenir qui les attendait, en protestant de son amour et de sa soumission aux moindres désirs qu’elle pourrait manifester. La gondole s’avançait vers la piazzetta au milieu d’un cortége de barques toutes éclairées par des lanternes de couleurs diverses, projetant sur l’eau profonde du Canalazzo une lumière mystérieuse qui frappait l’imagination en lui ouvrant des perspectives infinies. Des cris, des éclats de rire, des instruments, des voix mélodieuses, retentissaient au fond de ces méandres de la ville enchantée. Arrivés au traghetto, les quatre personnages descendirent sur la piazzetta, dont la foule encombrait tous les abords. Ils étaient revêtus d’un domino noir qui était le déguisement le plus commode et celui que préféraient les gens de qualité. Beata, donnant le bras au chevalier Grimani, suivit tristement les deux sénateurs, qui avaient de la peine à se frayer un passage à travers les flots de la multitude qui se précipitait sur la grande place.
Quel spectacle offrait alors ce grand et magnifique théâtre de la grandeur vénitienne, où tous les siècles, tous les styles et toutes les civilisations du monde se trouvent représentés! L’histoire de Venise n’est-elle pas écrite sur ces monuments qui racontent les vicissitudes d’un peuple admirable par sa patience, son activité, par son génie des arts et de la vie politique? Quelle gaieté, quelle folie charmante, quel enivrement de l’heure qui passe et quelle insouciance du lendemain on voyait éclater au milieu de cette place où les masques et les costumes les plus bizarres donnaient un échantillon de toutes les conditions de la société, mêlées aux caprices d’une fantaisie adorable: paysans, gentilshommes, docteurs enfarinés de théologie, médecins courbés sous une large perruque et le front armé de lunettes redoutables, cicisbei, monsignori élégants, turcs, zingari, chinois, soldats du pape portant un parapluie à la main, charlatans, devins, moines de tous les ordres suivis et raillés par la nombreuse famille des arlequins, des pierrots, des colombines et des pantalons, ces types de la vieille comédie italienne, qui forment un monde à part dont on ignore l’histoire! D’où viennent-ils, en effet, ces beaux Léandre, ces Lindor à l’habit bleu céleste, ces Scaramouche, ces Brighella et ces princesses à la robe de pourpre, à la voix d’ange et au cœur de colombe, qu’on voit danser et rire au clair de la lune et s’ébattre dans un carrefour enchanté, comme des ombres bienheureuses? Qui donc a pu imaginer ces brigate joyeuses d’hommes et de femmes de loisir, ces chœurs de farfadets et d’innamorati courant sur la pointe des pieds à un rendez-vous promis sous une fenêtre bénie, où ils restent jusqu’à l’aurore? Est-ce un rêve, une fiction de la poésie, un ressouvenir du passé, ou bien un pressentiment de l’avenir? c’est tout cela ensemble, c’est de la féerie et de l’histoire, de la poésie et de la réalité: c’est le carnaval de Venise aux derniers jours de son indépendance. Pendant que ce festin de Balthazar déroule ses pompes et ses folles mascarades sur cette place de Saint-Marc qui est une des merveilles du monde, le destin de la république siége au palais ducal dans la personne du faible Louis Manini, qui pleure, en s’écriant devant quelques conseillers aussi faibles que lui:
....Divum, inclementia divum
Has evertit opes, sternitque a culmine Trojam.
C’est le courroux, l’impitoyable courroux des dieux, qui renverse cet empire et qui précipite du faîte Ilion[79].
Beata traversait avec peine cette cohue bruyante, l’âme remplie d’une tristesse indéfinissable, enveloppée dans un domino noir qui laissait apercevoir l’élégance et la souplesse de sa taille divine, ses beaux yeux abrités sous un masque de velours qui lui permettait de tout voir sans trahir sa propre émotion; elle s’appuyait légèrement sur le bras du chevalier Grimani, prêtant l’oreille aux lazzi de la foule, aux aparté des couples heureux. Au détour du campanile, au moment d’entrer dans la grande place, Beata fut assez rudement poussée par un flot de masques venant dans le sens contraire, et se trouva tout à coup séparée du chevalier Grimani. Elle voulut ressaisir immédiatement le bras de son fiancé; mais, heurtée par les divers courants de cette foule innombrable, elle fut comme enfermée dans un cercle qu’elle ne put franchir. Ce cercle, allant toujours se rétrécissant autour d’elle, la poussait vers la piazzetta et le Grand-Canal, malgré les efforts qu’elle faisait pour résister à cette impulsion. La liberté dont on jouissait à Venise, pendant le carnaval, était si grande, le masque était si respecté et le déguisement autorisait tant d’intrigues et d’espiègleries innocentes, que Beata ne fut pas trop alarmée d’un incident qui n’avait rien de bien extraordinaire, au milieu d’une multitude qui se soulevait et s’apaisait comme les vagues de l’Adriatique. Cependant son inquiétude devint un peu plus vive lorsqu’elle se sentit prendre le bras par un des masques qui l’approchaient et qu’il lui dit à l’oreille: