Sous prétexte de servir la passion du chevalier Sarti et d’enlever Beata, Zorzi et Villetard avaient organisé un vrai complot politique. On voulait s’emparer de plusieurs personnages importants de la république, tels que François Pesaro et le sénateur Zeno, dont on connaissait l’hostilité contre les idées nouvelles, et intimider par un coup d’audace les ennemis de la démocratie et de l’alliance française. C’est Zorzi qui avait abordé Beata sur la place Saint-Marc où il faillit l’enlever, et c’est lui aussi qui avait eu l’idée de la mascarade des rois mages, dont l’apparition au Salvadego avait produit sur Beata une si grande émotion. Pendant ce temps-là les autres conjurés, disséminés dans les différentes salles du casino, s’efforçaient de mettre à exécution le plan qui avait été conçu par Zorzi, sans se douter que depuis plusieurs jours ils étaient surveillés par la police de l’inquisition. Les deux portes du casino étaient gardées à vue par des sbires déguisés, et c’est à l’une de ces entrées que Zorzi reçut dans le côté droit un coup de stylet qui fit manquer l’entreprise. L’instinct de Beata ne l’avait pas trompée: c’était bien Lorenzo qui se trouvait à la table de jeu, au moment où la fille du sénateur s’y était arrêtée au bras du chevalier Grimani. Ce masque qui la poursuivait d’un regard impitoyable, c’était le chevalier Sarti, qui l’avait attendue à la sortie de son palais, et qui n’avait perdu ses traces que sur la place Saint-Marc. Il n’y a pas de déguisement qui puisse cacher aux yeux d’un amant la femme qu’il aime. La taille élégante de Beata, sa démarche noble et les molles langueurs de sa contenance, auraient suffi au chevalier Sarti pour lui révéler la présence de la signora, quand même l’encombrement de la place Saint-Marc ne lui eût pas permis de l’approcher assez pour respirer le parfum de sa blonde chevelure. Après la scène muette de la salle de jeu, Lorenzo, ayant ramassé l’or qu’il venait de gagner, était sorti du casino pour aller changer de déguisement et prendre le costume de l’un des rois mages; il fut arrêté à la porte du Salvadego et conduit sous les plombs du palais ducal.
Le chevalier y passa une nuit horrible. Aucune explication ne lui fut donnée sur les imputations dont il était l’objet. Était-ce le sénateur Zeno qui avait voulu se débarrasser d’un jeune téméraire qui avait osé lever les yeux sur sa fille, ou bien le chevalier Grimani aurait-il eu quelques soupçons du complot qui se tramait contre sa fiancée?
Pourquoi Beata avait-elle opposé une si vive résistance au masque qui l’avait abordée sur la place Saint-Marc en lui parlant un langage dont elle ne pouvait méconnaître l’origine? Est-ce que l’odieux mariage qui allait s’accomplir et auquel on voulait la soustraire ne lui répugnait pas autant que se l’était imaginé le pauvre Lorenzo, qui avait cru trouver dans une fille de Venise une de ces créatures chimériques nées d’un souffle de la fantaisie? Qu’était-ce donc que la vie de ce monde, si rien ne résistait au contact du malheur, et si un caractère aussi noble que celui de Beata pouvait succomber lâchement aux préjugés d’une société avilie? «Ah! les femmes, se disait Lorenzo, ce sont des monstres de volupté et de sentiment, d’égoïsme sordide et d’abnégation héroïque, moitié anges et moitié démons, où la vérité et le mensonge, la force et les plus honteuses faiblesses se combinent et s’entremêlent d’une si étrange manière, qu’on ne sait si on doit les bénir ou les mépriser, les haïr ou les adorer!»
Le lendemain de la nuit qui suivit son arrestation, Lorenzo essaya d’obtenir du geôlier, qui vint lui apporter un déjeuner plus que frugal, quelques éclaircissements sur sa situation. On ne lui répondit que par des monosyllabes insignifiants, en lui recommandant la patience et la soumission aux ordres de la Seigneurie.
«Mais de quoi m’accuse-t-on? répliqua Lorenzo avec vivacité.
—Je l’ignore, répondit le familier de l’inquisition, et ma mission n’est point de m’enquérir de la cause qui m’amène ici tant d’illustres convives.
—Pensez-vous qu’on me retienne longtemps dans ce lieu de misère?
—Dio lo sà,» répondit le geôlier en se retirant et en fermant la porte avec fracas.
Les prisons si connues dans l’histoire sous le nom de plombs de Venise étaient des espèces de mansardes placées sous le toit du palais ducal, et recouvertes en feuilles de zinc ou de plomb. C’étaient des cellules où l’air et l’espace étaient assez rigoureusement mesurés. Le plus grand supplice qu’éprouvaient ceux qui s’y trouvaient renfermés, c’était, après l’incertitude du sort qui les attendait, une chaleur étouffante pendant l’été et un froid excessif en hiver. Casanova, dans ses mémoires plus véridiques qu’on ne pense, a laissé une description des plombs de Venise dont on ne peut contester l’exactitude. Dans ce palais mauresque, bâti en 1355 par le doge Marino Faliero, sur les débris de celui qui avait été construit à l’origine de la république, en 807, par Angelo Participazio, se trouvaient réunis tous les pouvoirs, tous les rouages du gouvernement de Venise, depuis le représentant viager de la souveraineté sur son trône d’or, le grand conseil, le sénat, l’inquisition, les tribunaux, jusqu’à l’exécuteur des ordres rigoureux pourchassant devant lui les anime dannate et qui, après avoir traversé le pont des Soupirs, les faisait descendre de cercle en cercle dans ces puits ténébreux, bolgie infernali, où l’on entendait:
Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d’ira[80].