Peu de jours après l’arrestation du chevalier, qui avait eu lieu à la fin du mois de février 1797, le geôlier, qui s’était montré d’abord si laconique, entrant un matin dans la cellule de Lorenzo, qu’il trouva plus triste et plus abattu que la veille: «Eh! bien, signore, lui dit-il, car on voit à vos manières distinguées que vous appartenez sans doute à quelque illustrissime famille de Venise, que faites-vous donc là, accroupi sur la fenêtre, par un temps aussi froid? Par San Marco Benedetto, n’allez-vous pas contracter aussi cette vilaine maladie du désespoir qui ne sert à rien, et qui a laissé ici tant de victimes? Tenez, ajouta-t-il avec un air de bonhomie, voici de quoi vous distraire un peu. Ce sont quelques vieux livres qui m’ont été légués par un de vos prédécesseurs, qui n’a quitté ces combles, où l’on voit briller au moins la lumière du ciel, que pour descendre dans un lieu moins favorable à la lecture.»

Le geôlier remit alors à Lorenzo trois ou quatre volumes reliés avec un certain luxe.

«Vous êtes bien légèrement vêtu pour la saison où nous sommes, reprit le geôlier avec sollicitude, et, puisqu’on a égaré le manteau que vous portiez au moment de votre arrestation, j’ai pensé à vous offrir cette robe de chambre en velours, qui vous tiendra un peu plus chaud que votre bel habit de soie. C’est un cadeau que m’a fait une gentildonna en reconnaissance des petits services que j’ai pu rendre à son mari, qui a été six ans mon pensionnaire. Voyons, continua-t-il, enveloppez-vous à l’instant dans cette bonne douillette, et croyez bien qu’on n’est pas un Turc pour être chargé d’une si pénible mission.»

Ces prévenances, ces attentions presque délicates de la part d’un gardien de ces tristes demeures, étaient fort extraordinaires. Lorenzo, enveloppé dans la riche robe de chambre qu’on lui avait apportée, et dont les cordons de soie entremêlés de fils d’or entouraient plusieurs fois sa taille, se mit à feuilleter les livres que le geôlier avait déposés sur une petite table aux pieds vermoulus qui, avec une chaise et un lit délabré, formaient tout le mobilier de sa chambre. Les volumes contenaient les Dialogues de Platon, la Divine comédie et la Nouvelle Héloïse. Ce choix d’œuvres préférées, fournies par le hasard, étonna le chevalier. Il lut quelques pages du Phédon, du Philèbe, où le maître essaye de donner une définition du souverain bien, qu’il ne faut pas confondre avec le plaisir, et se plut davantage à la lecture de la République, où la description de la fameuse caverne, image de la vie humaine, avait une certaine analogie avec l’état de son âme et de sa situation. Mais la froide dialectique de Socrate et de son divin disciple, ces subtilités d’un art suprême, qui avaient pu intéresser le chevalier Sarti alors qu’il était libre et plein d’espérance, n’étaient pas de nature à le distraire longtemps de l’unique objet qui remplissait son cœur. C’était Beata, Beata dans les bras de son époux et rayonnant de bonheur, qu’il avait sans cesse devant les yeux! Son imagination exaltée lui retraçait tous les détails de ce mariage inique. Il voyait la fiancée à l’église, prononçant le mot irrévocable, assise au banquet au milieu de ses nombreux amis, et puis se glissant furtivement dans la chambre nuptiale.... Horrible pensée dont il ne pouvait supporter l’obsession!

«La voilà, s’écria-t-il avec désespoir, cette noble patricienne que je croyais au-dessus de la caste odieuse où elle est née, la voilà qui répudie devant Dieu les sentiments de sa jeunesse! Elle ment, elle ment en promettant au compagnon de sa vie un cœur virginal où n’aurait pénétré aucun désir de la terre: car c’est moi qui en ai respiré les premiers parfums! Oui, elle m’aime, j’en suis certain, et la poésie de l’amour l’avait tellement transfigurée à mes yeux éblouis, que je n’avais aperçu ni la tache originelle de sa naissance, ni les honteuses défaillances de sa nature. Mais rendue à elle-même et dépouillée de l’éclat que lui avait prêté mon fol enthousiasme, la fille du sénateur Zeno n’est plus qu’une femme comme les autres, une esclave des préjugés et des somptuosités de la société. Maintenant tout sourit à ses désirs. Après une jeunesse enchantée par un amour passager qui aura déposé, au fond de son âme, quelques souvenirs voilés qu’elle pourra évoquer dans les jours d’ennui sans se compromettre au yeux du monde, la voilà en pleine possession de tous les avantages de la vie! tandis que moi, pauvre insensé, qui avais pris au sérieux un sentiment qui n’était pour elle qu’une fantaisie de gentildonna, je suis condamné, peut-être, à passer mes jours dans une prison d’État. Ah! que n’ai-je suivi les conseils de l’abbé Zamaria? le culte de l’art m’aurait guéri d’une passion funeste qui empoisonnera toute mon existence.»

Dans les premiers jours du mois de mars, le geôlier, dont les prévenances pour le chevalier Sarti devenaient de plus en plus délicates, entra dans sa cellule avec un vase rempli de branches de lilas. «Je vous apporte, lui dit-il d’un air tout joyeux, les prémices du printemps. Je sais, par une longue expérience, que la vue des fleurs produit toujours une impression agréable sur les prisonniers, et, comme je tiens à ce que vous soyez content de mes petits services, j’ai fait venir de Murano ces premières pousses de lilas dont l’odeur parfumera votre chambrette. Dame! monsieur le chevalier, on n’a pas de ces attentions-là pour tout le monde.»

Tout en remerciant Girolamo (c’était le petit nom du geôlier) de sa bonne volonté, le chevalier ne parut pas étonné qu’on eût de pareils soins pour un détenu sans appui et sans nom. Sans expérience de la vie, et l’imagination frappée du lâche abandon dont il se croyait l’objet, Lorenzo était resté presque insensible à ces témoignages réitérés d’un cœur compatissant qui cherchait à lui alléger le poids de la solitude. Il ne s’était pas demandé une seule fois, dans son aveuglement, quelle main pieuse et discrète avait pu introduire dans une prison aussi rigoureuse des livres si bien choisis pour les besoins de son esprit, et tant de douceurs incompatibles avec le régime de ces lieux sinistres. Cette riche robe de chambre dans laquelle il était encore enveloppé, ce linge blanc qui recouvrait son grabat, ces fleurs qui répandaient dans sa cellule un parfum d’espérance et de liberté, ne parlaient-ils pas assez clairement? Le hasard est-il donc si intelligent qu’on puisse lui attribuer les effets d’une âme miséricordieuse? Un peu désappointé de l’inutilité de ses efforts pour distraire son prisonnier, qu’il voyait toujours plongé dans une morne tristesse, Girolamo, en se retirant, dit à Lorenzo avec un accent tout particulier: «S’il y a des anges en paradis, monsieur le chevalier, il y a sur la terre des femmes qui leur ressemblent.»

En effet, c’était l’âme de Beata qui avait opéré ces miracles; c’était elle qui, avec le concours du chevalier Grimani, constamment généreux, et par le crédit de sa propre famille, avait obtenu d’adoucir la captivité de Lorenzo, et de faire pénétrer dans ces lieux de misère un rayon de sa pieuse sollicitude. Ce n’était plus cette femme timide que le moindre mot équivoque faisait tressaillir, et qui cachait son amour comme un avare cache son trésor. Marchant la tête haute, et le front rayonnant d’innocence, la fille du sénateur Zeno ne s’était interdit aucune démarche pour intéresser les amis de son père au sort du chevalier Sarti. Elle avait gagné le geôlier à prix d’or et en lui promettant de lui faire obtenir un emploi supérieur à celui qu’il remplissait, s’il consentait à faire tenir à son prisonnier les objets dont il pourrait avoir besoin. Munie d’un ordre des inquisiteurs d’État que lui avait obtenu, non sans de grandes difficultés, le chevalier Grimani, Beata allait tous les matins s’informer, auprès de la femme du geôlier, de la santé de Lorenzo. Plus d’une fois même elle avait supplié Girolamo de lui permettre de monter avec lui dans la cellule qui renfermait toutes les joies de sa vie; mais Girolamo répondait par un refus invariable à une demande qu’il n’eût pu satisfaire qu’au péril de sa tête.

L’arrestation du chevalier Sarti avait été pour Beata une de ces catastrophes qui transforment et mûrissent promptement les caractères qui les subissent. Cette nature élégante et fière s’était laissé envahir par un sentiment vague, plein de charme et de rêverie innocente, où la pitié avait au moins autant de part que l’attrait mystérieux du sexe. Lorsque plus tard elle sentit s’élever du fond de son cœur ce trouble délicieux qui nous enivre et nous transporte au-dessus de nous-mêmes, elle en fut effrayée et s’efforça de le refouler dans sa source, ou tout au moins de le contenir dans de justes limites. Gouvernant sa vie avec la prudence et la dignité qui lui étaient propres, elle crut avoir atteint le but qu’elle désirait en conciliant son amour pour Lorenzo avec les exigences de sa position, son rêve de bonheur avec son devoir de fille et de patricienne. Elle s’endormit ainsi, pendant quelques années, comme un alcyon sur la cime des flots amers, bercée par leurs murmures décevants. Mais survint un orage qui souleva les eaux de l’abîme, et Beata se réveilla en sursaut, tout émue du danger qu’elle avait couru. Après le renvoi de Lorenzo du palais de son père, son cœur, fortement éprouvé, chercha des consolations dans l’art, dans la poésie que Lorenzo lui avait fait comprendre et dans les cérémonies de l’Église, qui sont elles-mêmes un long poëme en action, racontant les plus grands miracles de l’amour.