C’est dans la conversation du chevalier, dans sa nombreuse correspondance, qu’il finit par me communiquer aussi, et dans des renseignements qui me sont venus d’autre source, que j’ai puisé l’histoire de cet homme intéressant. J’ai redressé les dates et complété tous les passages relatifs à l’art musical, qui joue un très-grand rôle dans la vie du chevalier Sarti, que je vais raconter.
II
BEATA.
Dans une province de l’ancienne république de Venise vivait, vers la fin du siècle dernier, un prêtre de cinquante ans, qui, par l’austérité de ses mœurs et l’abondance de ses aumônes, s’était acquis la réputation d’un saint. Fils d’un grand seigneur, on disait que, pour expier une passion qui contrariait les vues ambitieuses de son père, il avait passé quinze ans dans une prison d’État. Il n’en était sorti qu’à la mort de la femme qui avait été la cause innocente de ses malheurs. Il embrassa alors la carrière ecclésiastique; mais, fatigué par les chagrins et les privations d’une longue captivité, il lui avait été impossible d’accepter un rôle actif dans la milice de l’Église. Il vivait avec un frère qui par sa sollicitude cherchait à cicatriser les profondes blessures de la tyrannie paternelle. On disait dans le peuple des environs que ce prêtre ne se nourrissait que de cendres et de prières. Il était grand, d’une maigreur effrayante. Un visage jaune, des yeux éteints, la tête constamment penchée sur sa poitrine, tout accusait en lui les ravages d’une grande douleur. Jamais on ne l’avait vu sourire, jamais il ne cherchait à égayer le fond de ses tristes pensées. Toujours taciturne, il ne répondait que par des monosyllabes et s’enveloppait dans sa douleur. Sa charité, sa douceur, ses souffrances, le mystère de son amour, avaient inspiré à tout le monde une tendre pitié. Sévère pour lui-même, il était plein d’indulgence pour les autres, surtout quand il s’agissait des faiblesses du cœur. On allait le consulter comme un oracle, on implorait sa bénédiction. Tous les jours de l’année, quelque temps qu’il fît, il passait par le village de La Rosâ pour se rendre dans une petite ville voisine, où était enterrée celle que le nombre des années et les consolations de la religion n’avaient pu lui faire oublier. Là, se prosternant sur la pierre de sa tombe, qu’il couvrait de fleurs et de larmes, il passait des heures entières dans une profonde méditation; puis il s’en revenait silencieux et triste, les yeux tout rouges et le visage défait. Lorsque les enfants de La Rosâ l’apercevaient de loin, ils s’écriaient: Ecco il santo, il santo, «voici le saint!» et ils couraient au-devant de lui, touchant du bout des doigts les plis de sa soutane et faisant ensuite le signe de la croix.
Parmi les enfants qui accouraient ainsi au-devant de l’abbé, il y en avait un surtout qui était toujours le premier à guetter son passage. Il s’agenouillait sur la route, et, les mains jointes sur sa poitrine, il lui disait avec une grâce charmante: «Santo padre, bénissez-moi!» Ce joli enfant avait fait impression sur le pauvre abbé; c’était comme un rayon de soleil qui avait pénétré dans son âme. Un jour que Lorenzo, c’était le nom de l’enfant, demandait à l’abbé sa bénédiction ordinaire, il lui offrit quelques fleurs en disant: «Tenez, santo padre, ajoutez-les aux vôtres.» Vivement ému, le pauvre abbé fondit en larmes, prit l’enfant dans ses bras, le couvrit de baisers, et le remit à sa mère sans proférer une parole. Depuis ce jour, il souriait en passant aux doux regards de Lorenzo, et s’arrêtait pour le caresser. Tout le monde fut émerveillé de cet incident, toutes les mères enviaient le bonheur de Catarina Sarti.
Catarina était la veuve de l’un de ces petits nobles vénitiens à qui les grands seigneurs du Livre d’or abandonnaient volontiers les fonctions subalternes de l’État. Son mari était mort consul de la république dans un port de l’Orient, et l’avait laissée avec un enfant et sans fortune. Catarina, encore jeune, était une très-jolie personne, d’une rare distinction de manières et de sentiments. Elle vivait d’une petite pension que lui faisait un riche sénateur dont son mari avait été le client. Son enfant, Lorenzo, était à la fois le charme et la grande préoccupation de sa vie. Une jolie tête blonde, de beaux yeux noirs, un visage qui s’épanouissait avec bonheur, et une peau d’un tissu si délicat que la moindre émotion la colorait d’un vif incarnat, telles étaient les qualités extérieures du jeune Lorenzo.
La vivacité de son esprit qui se prenait à toutes choses, la sagacité de ses reparties et la gentillesse de ses manières, faisaient du fils de Catarina un enfant vraiment intéressant. Aussi, lorsqu’il jouait devant sa porte, ses longs cheveux blonds flottant sur les épaules, on s’arrêtait pour le voir, et les jeunes filles le prenaient dans leurs bras, le caressaient comme un bambino. Catarina était idolâtre de son enfant; un regard, un baiser de Lorenzo, la consolaient de toutes ses peines. Rien ne lui coûtait, aucun sacrifice ne lui paraissait impossible quand il s’agissait de ce fils bien-aimé. Elle aurait voulu lui alléger le poids de la vie et le couvrir de son amour comme d’une tunique sacrée qui le préservât des outrages de l’homme et de la nature. Qu’elle était heureuse lorsque, vers le soir, elle s’asseyait à la porte de sa jolie petite maison, sous l’ombrage frais d’une vigne généreuse et d’un grand figuier tout chargé de fruits délicieux! Les derniers rayons du soleil venant expirer sur les feuilles de la treille infiltraient dans ce réduit paisible une lumière douce et mélancolique. Un pauvre chardonneret aveugle chantait tristement dans sa cage et semblait regretter la clarté du jour qu’il ne devait plus revoir. Catarina, tenant Lorenzo sur ses genoux, pressant entre ses mains sa tête charmante, lui disait de ces jolis riens, de ces ravissantes niaiseries de la tendresse maternelle, dans le dialecte le plus mélodieux qu’il y ait au monde, le dialecte vénitien. «Tesoro mio, lui disait-elle, m’aimes-tu bien? J’ai rêvé que tu voulais me fuir, est-ce bien vrai, viscere mie?» Et, prenant au sérieux son propre badinage, elle fixait sur lui des regards attendris et pleins d’inquiétude. Le plus souvent ces mots sans suite étaient ajustés sur une cantilène suave très-répandue parmi les habitants de La Rosâ. Pieuse et dévote comme une Italienne, Catarina mettait un soin extrême à remplir le cœur de son enfant de principes consolateurs. Dans l’effusion naïve de son âme, elle ne cessait de lui répéter: «Lorenzo mio, il faut être obéissant et laborieux, parce qu’ainsi l’ordonne celui qui est mort pour nous. Oh! c’est qu’il aime bien les petits enfants, notre Seigneur Jésus-Christ! Et quand ils sont sages et qu’ils disent bien leurs prières, il les reçoit en paradis.
—Qu’est-ce qu’on voit en paradis, ma mère? demandait Lorenzo.