«Chevalier, vous devriez écrire vos mémoires.

—Eh! pourquoi donc écrirais-je ce que vous appelez mes mémoires? me répondait-il avec insouciance. Je ne suis ni un homme politique, ni un artiste, ni un philosophe de profession, pour avoir le droit d’importuner mes semblables du récit de mes escapades. Si j’avais une patrie, une famille, je pourrais du moins m’imaginer que le récit de mes interminables fantaisies pourrait intéresser un cœur dévoué, et alors seulement je pourrais me décider à faire ce qui m’a toujours paru la chose la plus pénible de ce monde: m’asseoir devant une table pour noircir du papier; mais, triste débris d’un temps qui n’est plus, ne tenant plus à rien sur la terre et ne vivant que de souvenirs intimes, à qui pourrais-je parler si, par impossible, il me prenait envie de couler en bronze mes bavardages?

—Vous parleriez à cet être mystérieux et tout-puissant qui s’intéresse à tout ce qui est beau et vrai, à cet être éternellement jeune qui est partout et qui n’oublie jamais rien de ce qui est digne de mémoire, le public. Je suis étonné, mon cher chevalier, ajoutai-je, de vous entendre professer de telles maximes, vous qui êtes un esprit éminemment religieux et qui pensez que, sans l’amour et le sacrifice, ce monde que nous traversons serait une caverne de voleurs.

—Ah! vous me battez avec mes propres armes, me répondit-il un jour en me prenant affectueusement la main. Au fait, vous avez mille fois raison. En laissant tomber de mes lèvres les paroles dédaigneuses et amères que vous avez si justement relevées, je ne cherchais qu’un sophisme pour excuser mon incurable dégoût de tout ce qui est œuvre et prétention littéraires. La chose que j’ai toujours le plus admirée dans les annales de la révolution française, c’est la magnifique réponse de Vergniaud à ceux qui l’accusaient de soulever par sa correspondance les provinces contre la domination de Paris: «Je n’ai qu’un mot à dire pour détruire ces calomnies,» répondit avec un dédain suprême le grand orateur: «c’est que, depuis que je siége à la Convention nationale, je n’ai pas écrit une seule lettre.» Je n’ai pas l’éloquence du chef de la Gironde, pour me permettre de pousser aussi loin que lui cette glorieuse indifférence pour les colifichets littéraires; mais je puis me vanter du moins de n’avoir jamais écrit que des lettres tout empreintes de l’expression d’un sentiment éprouvé. Tenez, continua-t-il en ouvrant un tiroir de son secrétaire, voici l’histoire toute palpitante de ma vie.» C’étaient de nombreux paquets de lettres de toutes les grandeurs, étiquetées avec le soin minutieux d’un archiviste. «Voici la dernière lettre que j’ai écrite: elle se rattache à un épisode douloureux dont vous connaissez quelques détails, et, comme il y est beaucoup question de musique, je vous autorise à la lire.»

J’emportai le brouillon de cette longue épître en langue italienne, qui contenait le récit qu’on a lu.

«Et quelle est la fin de cette histoire? demandai-je au chevalier quelques jours après.

—Ah! me répondit-il en soupirant, c’est la fin de toute chose en ce monde; le rêve divin s’est dissipé, et a fait place à la triste réalité. Si cette histoire peut vous intéresser, je ne demande pas mieux que de vous la dire; mais alors il faut que vous me permettiez de remonter le cours de mes souvenirs, car tout se tient et tout s’enchaîne dans mon obscure existence. Aussi bien, vous me rendrez un vrai service d’ami en écoutant avec indulgence le récit de mes divagations. Il n’y a rien de plus pénible dans la vie que d’être le seul confident de ses douleurs. Que vous êtes heureux, vous autres artistes, de pouvoir chanter vos peines, comme l’oiseau sur la branche flexible, et de dissiper en magnifiques accords les orages de votre cœur!

—Chevalier, lui répondis-je, je vous remercie du témoignage de confiance que vous voulez bien me donner; mais, prenez-y garde, vous allez parler devant un indiscret qui a de fréquentes communications avec le public.

—A votre aise, me dit-il en me tendant la main; je me fie à votre goût et à la délicatesse de vos sentiments.»