«Tous les biographes de Beethoven ont divisé son œuvre en trois grandes catégories qui correspondent à trois époques différentes de la vie de ce grand homme. Pendant la première période, qui s’étend depuis 1790 jusqu’en 1800, il imite, avec plus ou moins d’indépendance, les maîtres qui l’ont précédé et surtout Mozart, dont il a eu de la peine à repousser la dolce maestà. Dans la seconde phase, qui commence avec le siècle et se prolonge jusqu’en 1816, Beethoven déchire les liens qui le retenaient captif sur les bords du passé, et il développe les magnificences de sa propre nature. Dans la troisième et dernière période, qui se continue jusqu’à la mort, il exagère certains procédés de facture qui trahissent plutôt le système que l’épanchement naïf d’une inspiration nouvelle. Ces trois manières, comme disent les savants, se remarquent chez tous les hommes de génie qui ne sont pas morts trop jeunes, comme Tasse, Raphaël et Mozart; elles sont la manifestation des trois grandes périodes que parcourt incessamment l’esprit humain avant d’arriver au terme fatal: la jeunesse, la maturité et la décadence. Dans la première période, l’homme prélude et s’essaye aux combats de la vie sous les yeux de sa mère; puis il s’épanouit glorieusement sous le feu des passions; enfin il décroît et il meurt. Ce sont là les trois âges du monde dont parlent les poëtes. Pour les hommes voués au culte de la beauté, l’âge d’or, c’est l’âge de l’amour, passion sublime et sainte qui n’éclate dans toute sa puissance que vers le milieu di nostra vita. Tant que la flamme scintille sur l’autel sacré, il n’y a pas dépérissement dans les facultés créatrices de l’homme, et ses œuvres inspirées jaillissent du cœur empreintes d’une éternelle jeunesse. Gluck n’a-t-il pas composé son opéra d’Armide à l’âge de soixante ans? En voulant suppléer à la défaillance de l’amour par les savantes combinaisons de l’esprit, on s’élève peut-être dans la hiérarchie des êtres pensants, mais on décline comme artiste créateur; car, ainsi que le disaient les troubadours qui avaient conservé la tradition des doctrines platoniciennes: «Pour bien chanter et pour trouver, il faut aimer.» Heureux le poëte, heureux l’artiste qui ne double pas le cap des tempêtes, et qui expire, comme Raphaël, le Tasse, Mozart et Byron, au sein de la fleur divine dont il avait aspiré les sucs enivrants!

«C’est ainsi que pensait Beethoven, qui n’a produit les plus belles œuvres de son génie que pendant l’époque bienheureuse qui s’étend de 1800 à 1816. C’est alors qu’il fit la connaissance d’une femme qui a joué un grand rôle dans sa vie, et dont le souvenir traversera les âges avec les sombres et mélancoliques accords de la sonate en ut dièse mineur qui lui est dédiée. Elle s’appelait Giulietta di Guicciardi, et, par l’élégance de sa personne, par sa blonde et riche chevelure et la vivacité de son esprit, elle vint raviver dans le cœur de Beethoven l’image voilée de Mlle de Honrath. A vrai dire, l’homme ne saurait aimer profondément qu’un seul type de femme, dont il cherche constamment l’idéal parmi les fragments épars que lui présente la réalité. Il se passe au fond de notre cœur quelque chose de semblable à la greffe des plantes, dont la vieille séve sert à produire des fruits nouveaux. C’est ainsi que les nouvelles affections prennent souvent racine dans les souvenirs du passé, dont elles semblent raviver les rêves évanouis. Hélas! plus que personne, je puis témoigner de la vérité de cette résurrection de nos sentiments.

«La passion de Beethoven pour Giulietta di Guicciardi fut des plus ardentes, et paraît avoir survécu, dans cette âme incessamment agitée, à d’autres séductions de la fortune. Jamais il ne put oublier le nom de cette femme qui avait gouverné son cœur pendant la période la plus glorieuse de sa vie, et, jusqu’au moment suprême, ses lèvres expirantes murmuraient ce nom. C’est surtout vers l’année 1806 que cette liaison semble avoir été dans sa plus grande intensité. Trois lettres de Beethoven, dont on a trouvé le brouillon après sa mort, nous prouvent d’une manière incontestable que ce magnifique génie était bien différent du sauvage faiseur de symphonies dont nous parlent les biographes. Ces trois lettres, dont j’ai retenu les passages les plus saillants, parce que j’y trouvais la confirmation de mes principes, ont été écrites pendant une absence de quelques mois que fit Beethoven. Étant allé prendre les eaux dans je ne sais plus quel village de Hongrie, il écrivait à sa Giulietta, le 6 juillet 1806: «Mon ange, ma vie, mon tout, je ne puis t’adresser aujourd’hui que quelques lignes que je trace avec ton propre crayon. Pourquoi cette tristesse? l’amour n’est-il pas une loi de sacrifice? Mon cœur est si rempli de ton image, que la langue est impuissante à exprimer ce que j’éprouve. Console-toi, ma bien-aimée, sois-moi fidèle, et laissons aux dieux à faire le reste....»—«Tu souffres, tu souffres, ma bien-aimée! Et moi, si tu savais quelle vie affreuse je mène loin de toi!... Je ne puis fermer les yeux; loin de toi, je ne suis plus qu’une ombre errante. Quand pourrai-je donc, enlacé dans tes bras, m’élancer vers les sphères éternelles? O Dieu tout-puissant! pourquoi séparez-vous deux cœurs si nécessaires l’un à l’autre? Ton amour, ma Giulietta, fait le charme et le tourment de ma vie. Avec quelle anxiété j’attends le moment où je pourrai accourir auprès de toi pour ne plus nous séparer! Amour, amour, dieu tout-puissant, tu es ma force, tu es la source de toute inspiration!»

«Mais qui pourra jamais sonder l’impénétrable mystère du cœur de la femme? Quelques mois après cette correspondance, qui semble révéler les impatiences et les béatitudes d’un amour partagé, Beethoven apprend que l’objet de son culte, que celle qui l’a comblé tout récemment encore des plus vifs témoignages de sa tendresse est fiancée à un homme obscur dont elle doit bientôt partager le sort. Rien ne saurait dépeindre le profond désespoir qui s’empara de ce grand homme. Il s’éloigna de Vienne alors comme un lion blessé qui porte dans ses flancs un trait empoisonné, et s’en alla chercher un refuge en Hongrie auprès de sa vieille amie, la comtesse Erdœdy; mais, ne pouvant rester en place, il disparut tout à coup du château, et, pendant trois jours, il erra dans la campagne solitaire, en proie à sa douleur, que rien ne pouvait apaiser. Il fut trouvé gisant aux bords d’un fossé par la femme du professeur de piano de la comtesse Erdœdy, qui le ramena au château. Beethoven a avoué à cette femme qu’il avait voulu se laisser mourir de faim. Obsédée par les conseils de sa famille, et surtout par les instances de sa mère, qui voulait que sa fille épousât un homme titré, Giulietta di Guicciardi devint la femme d’un comte de Gallemberg, pauvre gentilhomme qu’elle avait connu avant Beethoven. Ce comte de Gallemberg était aussi musicien et vivait exclusivement de son talent. Il a composé la musique de plusieurs ballets qui ont eu du succès. En 1822, la comtesse de Gallemberg, succombant sous le poids de ses remords, vint, les larmes aux yeux, implorer le pardon de son glorieux amant, qui, après l’avoir regardée d’un œil courroucé, détourna la tête sans lui répondre un mot[6].

«Le nom de cette femme, qui n’a pas su se maintenir à la hauteur du sentiment qu’elle avait inspiré, survivra cependant à sa fragile enveloppe par la sonate en ut dièse mineur, où Beethoven a versé, comme dans un calice d’amertume, les sanglots de sa douleur[7]

J’avais à peine terminé ce récit, que votre main tremblante, mademoiselle, étreignant timidement la mienne, vint me révéler que vous aviez pénétré le secret de mon cœur. L’arrivée de Mme de Narbal et des personnes qui l’accompagnaient refoula brusquement dans sa source l’émotion qui nous gagnait tous deux comme un fluide électrique. Six ans se sont écoulés depuis cette soirée fatale, cause de tant d’événements que je ne vous rappellerai pas et que le temps a déjà entraînés dans la nuit éternelle. Hélas! elles n’existent plus que dans mon souvenir, ces heures bienheureuses où vous chantiez à côté de moi la musique des maîtres et surtout celle de Mozart, dont le génie mélancolique et tendre répondait si bien à la nature de vos sentiments. Vos soupirs, mêlés à ses divins accords, répandaient dans mon âme une ivresse impossible à décrire. Que sont-ils devenus, les serments que vous me faisiez alors de rompre tous les obstacles qui s’opposeraient à notre amour? Hélas! ils se sont évanouis avec le bruit de vos paroles. Vous subissez la loi du destin, le monde triomphe, et vous allez aussi sacrifier la poésie du cœur à des arrangements matériels; mais vous ne tromperez pas le Dieu tout-puissant qui vous a pétrie de la substance la plus pure, et vous ne trouverez pas le bonheur là où l’on vous a dit de le chercher. Non, non, les voluptés de la matière ne peuvent pas tenir lieu des béatitudes infinies du sentiment. On ne donne pas plus le change à son propre cœur qu’on ne fait illusion par des simulacres inanimés. Une vie sans amour, c’est une œuvre sans inspiration. Avant de nous séparer pour toujours, permettez-moi de vous demander une grâce dernière. Pendant les heures solitaires que vous pourrez arracher à votre nouvelle existence, pendant le calme de la nuit, alors que l’âme se dégage des bruits de la terre et s’emplit de mystérieux pressentiments, je vous en conjure, mettez-vous quelquefois au piano, jouez la sonate en ut dièse mineur de Beethoven, et donnez quelques larmes au souvenir d’un cœur que vous avez brisé et qui vous crie du rivage: «Frédérique, Frédérique, adieu pour jamais!»

Pour moi, il ne me reste plus qu’à terminer ma triste vie en chantant avec le poëte que nous lisions ensemble:

En vain le jour succède au jour,
Ils glissent sans laisser de trace:
Dans mon âme rien ne t’efface,
O dernier songe de l’amour!

Le récit qu’on vient de lire, dans lequel la biographie de Beethoven sert de cadre à un épisode de la vie intime, n’est pas, je l’ai dit, une fiction de ma fantaisie, ainsi qu’on pourrait être tenté de le croire. Ce n’est pas un de ces pastiches à la mode, où l’histoire de l’art s’enveloppe d’une forme romanesque pour se faire mieux écouter d’un public distrait ou indifférent. J’ai peu de goût pour ce genre de littérature qui altère la vérité sans grand profit pour l’imagination. J’aime mieux aborder franchement la vie des grands maîtres, et traduire aussi fidèlement que possible la poésie de leurs œuvres immortelles. Les pages qu’on vient de lire racontent un épisode vrai de la vie d’un homme qui n’est pas tout à fait inconnu des lecteurs qui connaissent mon étude sur le Don Juan de Mozart[8]. On se rappellera peut-être encore ce passage où, à propos de l’adorable duo de Là ci darem la mano, il est fait allusion à une personne qui le chanta devant moi. J’eus alors occasion de faire connaissance avec celui que la maîtresse de la maison appelait familièrement caro cavaliere. Son goût exquis pour la musique, ses connaissances profondes et variées sur les arts en général, et, plus que tout cela, sa qualité d’italien établirent entre nous une liaison d’autant plus solide, qu’il était peu communicatif de sa nature, et qu’il accordait difficilement sa confiance. Dans les longs épanchements qui depuis survinrent entre nous, frappé de l’originalité de son esprit, de l’abondance de ses souvenirs et de l’intérêt que présentaient plusieurs événements de sa vie, je lui disais souvent: