Celui qui causait un pareil scandale n’était autre que le chevalier Sarti, sorti de prison depuis quelques jours.
La république de Venise, resserrée presque aux limites de ses lagunes, berceau de sa puissance, n’avait plus que quelques jours à vivre. Travaillée au dedans par le parti démocratique que les agents de la France y avaient suscité, pressée au dehors par les armées ennemies qui occupaient ses provinces de terre ferme, elle attendait que le sort se fût prononcé sur elle, sans essayer de se le rendre favorable par une détermination courageuse qui l’eût, au moins, amnistiée devant l’histoire. C’est en vain que des hommes énergiques, comme François Pesaro et le sénateur Zeno, conseillaient depuis longtemps au gouvernement de la Seigneurie de secouer les ténèbres dont il était enveloppé, et d’opposer au danger imminent qu’ils lui signalaient une résistance plus efficace que des ruses diplomatiques. Ce gouvernement de vieillards, qui possédait plus de ressources qu’il n’en fallait pour braver les menaces de Bonaparte et tenir en échec sa fortune, retombait toujours dans cette léthargie fatale qui a perdu la république. Cependant, ni le caractère du chef de l’armée française, ni la haute portée de son génie et l’influence qu’il pouvait avoir un jour sur les destinées du monde, n’avaient échappé à la sagacité de l’aristocratie vénitienne. Dès les premiers rapports que les ambassadeurs de Venise eurent avec cet homme redoutable, ils furent frappés de l’étendue et de la profondeur de son coup d’œil, et communiquèrent au sénat l’impression qu’ils en avaient reçue. «La variété des objets, dirent les commissaires envoyés près le général Bonaparte dans le mois de juin de l’année 1796, la finesse de ses observations, l’étendue de ses vues, la manière dont il les développait, ses aperçus sur les intérêts de sa nation et des autres; tout cela nous autorise à penser, non-seulement que cet homme est doué de beaucoup de talent pour les affaires politiques, mais qu’il doit avoir un jour une grande influence dans son pays[81].» Depuis cette conférence, les événements de la guerre n’avaient que trop confirmé les prévisions des deux patriciens. Le 25 mars 1797, le procurateur François Pesaro et le Sage de terre ferme Jean-Baptiste Cornaro furent envoyés à Goritz, où se trouvait le général Bonaparte, pour se plaindre de l’oppression qu’exerçait l’année française sur les provinces de la république. Dans cette longue entrevue, les commissaires vénitiens eurent lieu de se convaincre que le sort de leur pays dépendait de l’intérêt qu’aurait Bonaparte à le sacrifier à son ambition, dont ils avaient sondé l’égoïsme implacable.
De retour à Venise, François Pesaro propagea l’alarme et, avec le concours de son ami le sénateur Zeno et des autres partisans d’une alliance ouverte avec l’Autriche, il poussa le gouvernement à prendre des mesures énergiques. On ordonna secrètement la levée en masse des paysans du Véronais et du Bergamasque, dont la diversion pouvait être fatale à l’armée française. A la première nouvelle qu’eut le général Bonaparte de ces préparatifs d’armement, il envoya à Venise un de ses aides de camp, Junot, avec une lettre menaçante pour le doge, Louis Manini. Junot fut introduit dans le grand conseil présidé par le doge, le 15 avril 1797. Il lut à haute voix la lettre du général en chef; puis le ministre du Directoire, inspiré par les conseils de Villetard, son secrétaire, demanda la mise en liberté de tous les partisans de la France, qui remplissaient les prisons de la république. C’est à l’occasion de ces événements politiques que le chevalier Sarti sortit des plombs de Venise, où il était resté renfermé un peu plus de six semaines.
Rendu à la liberté, Lorenzo fut bientôt instruit, par la voix publique, de tout ce qui s’était passé pendant le temps de sa captivité. Il apprit alors quelle avait été la conduite admirable de Beata, la rupture de son mariage avec le chevalier Grimani, les démarches hardies et compromettantes qu’elle n’avait pas craint de faire en faveur des prisonniers. Tout Venise était persuadé que c’était à l’influence de la noble fille du sénateur Zeno qu’on devait l’élargissement des victimes de l’inquisition. Saisi de honte et de remords d’avoir pu méconnaître un seul instant le caractère angélique de cette femme qui se révélait à lui sous une face toute nouvelle, le chevalier Sarti courut au palais Zeno, résolu de tout braver pour implorer son pardon. Hélas! il trouva la maison tout en deuil! L’abbé Zamaria était mort depuis quelques jours. Cet esprit charmant, qui reflétait la gaieté bénigne et l’insouciance du peuple vénitien, s’était éteint sans douleur, comme una lucciola di mare qui s’est épuisée à bourdonner et à s’ébattre autour du rayon de lumière qui l’avait portée. Plusieurs fois il avait demandé à voir son cher Lorenzo, dont il ignorait la captivité. Beata avait ordonné aux domestiques de lui cacher ce malheur, qui aurait attristé inutilement ses dernières heures qui furent douces et sereines. N’ayant trouvé au palais que le vieux Bernabo, dont l’accueil froid et morose fut loin de l’encourager à renouveler la tentative, le chevalier Sarti eut le pressentiment qu’il pourrait rencontrer Beata à l’église San-Geminiano, où il y avait, ce jour-là, une cérémonie extraordinaire. Après l’avoir cherchée inutilement dans tous les coins et recoins de l’église, Lorenzo reconnut sa voix, et, traversant la foule comme un fou, il monta précipitamment à la cantoria, où il vit Beata entourée de toutes les jeunes scolare qu’elle avait émues et qui pleuraient avec elle, en ignorant la cause de sa douleur. L’arrivée de Lorenzo, le désordre de ses traits et de ses paroles, l’étonnement, le ravissement de Beata à la vue du chevalier, qu’elle croyait encore et pour longtemps sous les plombs, donnèrent à cette scène la signification qui lui manquait. Ce fut bientôt l’histoire de tout Venise et, au milieu de cette ville remplie de soldats, de bruit et d’anxiété, on ne s’entretenait que de l’amour touchant et romanesque du chevalier Sarti pour la fille du sénateur Zeno.
Les partisans de la révolution, qui, depuis l’apparition de Junot à Venise, avaient relevé la tête et parlaient haut comme les maîtres futurs de la république, exaltaient la conduite généreuse de Beata. «Fille d’un patricien, disaient-ils avec enthousiasme, elle n’a point dédaigné les vœux du chevalier Sarti qui lui doit tout, jusqu’à la liberté qu’il vient de récupérer. Voilà un signe éclatant du triomphe des idées nouvelles, ajoutaient-ils, et il appartenait à notre brave chevalier de pénétrer le premier dans le cœur de l’aristocratie.» Ces propos et d’autres encore témoignent de la popularité du chevalier Sarti parmi la jeunesse qui formait le noyau du parti démocratique.
L’imagination de Lorenzo, le charme de sa personne, la position singulière où il se trouvait entre l’aristocratie qui avait accueilli sa jeunesse et les instincts de sa nature avide de mouvement, de justice et de lumière, lui avaient acquis un grand nombre d’amis dévoués. On s’intéressait à son amour comme à un épisode du drame politique, dont on attendait impatiemment le dénoûment.
La délivrance inespérée du chevalier Sarti fut, pour la fille du sénateur, un événement qui précipita la crise où son âme était engagée. En voyant apparaître Lorenzo au moment où elle laissait échapper ce cri de miséricorde qui avait retenti dans l’église San-Geminiano, il lui semblait que Dieu, dont elle venait d’invoquer le secours, avait répondu à son appel! Étourdie d’abord par ce coup inattendu, puis enivrée du bonheur de savoir Lorenzo hors de tout danger, Beata, après ces secousses réitérées qui lui avaient donné une énergie dont on ne la croyait pas capable, retomba dans une sorte de langueur qui effraya son père. La lutte intérieure qu’elle soutenait depuis si longtemps avait épuisé les forces de la gentildonna. La mort récente de l’abbé Zamaria, la situation de la république et la tristesse que son père et tous les siens en éprouvaient, achevèrent de briser sa constitution. Ses relations avec la famille Grimani étaient rompues, et ce n’est pas sans étonnement que leurs amis communs apprirent que l’alliance projetée entre les deux illustres familles était sacrifiée à M. le chevalier Sarti! La malignité du monde aristocratique, qui se trouvait blessé d’une préférence si choquante, n’épargna pas les suppositions offensantes pour expliquer une inclination si peu digne d’une patricienne. De telles injures, si elles fussent parvenues jusqu’aux oreilles de Beata, n’auraient point atteint le but que s’en proposaient les méchants. Son âme, après de nombreuses hésitations, était entrée dans un ordre d’espérances qui la plaçaient au-dessus des misères de la vie. La lumière s’était faite en elle, et le mot suprême, le fiat lux, avait été prononcé par l’amour. Ses doutes s’étaient dissipés, les contradictions de son cœur et de sa raison, dont elle avait eu tant à souffrir, de ses devoirs comme fille et de sa tendresse pour Lorenzo, s’étaient enfin conciliées dans une vérité supérieure, qu’elle entrevoyait depuis longtemps. Dieu, en se révélant à elle dans une de ces visions du sentiment qui témoignent autant de son existence que le spectacle merveilleux du monde extérieur, lui avait expliqué l’énigme de sa destinée. Aussi, dans la défaillance physique où elle était tombée depuis quelque temps, Beata éprouvait une douceur infinie, une sécurité profonde. Elle avait désormais une conscience nette du but où elle aspirait. Loin de répudier aucune illusion de sa jeunesse, elle s’en faisait un appui pour se raffermir dans sa nouvelle croyance. Ce qui n’avait été jusqu’alors pour Beata que le pressentiment d’une nature bien douée lui parut une certitude, et le bonheur qui échappait ici-bas à son âme contristée, elle crut l’entrevoir dans un meilleur avenir. Dieu enfin, tel que Beata l’avait senti surgir de son cœur ému, loin d’être la contradiction du sentiment qui avait rempli sa vie, en était la conséquence et le couronnement.
Un soir Beata, se trouvant plus faible que les jours précédents, était restée dans sa chambre seule avec son père, dont l’inquiétude pour la santé de sa fille était devenue extrême. On avait déjà consulté plusieurs médecins, qui tous avaient déclaré que ce n’était qu’une maladie de langueur pour laquelle il fallait surtout des distractions. Le sénateur était assis au chevet de sa fille, dont il contemplait les traits altérés avec une tristesse silencieuse. Une lampe ombragée de fleurs, posée sur un guéridon, éclairait à demi cette scène simple comme les grandes douleurs de la vie. La tête blanche du vieux sénateur Zeno s’inclinait sur le lit où reposait Beata, et, de son regard attendri, il semblait interroger le cœur de sa fille. Aucune explication n’avait eu lieu entre eux depuis la rupture du mariage projeté avec le chevalier Grimani. Comme cela arrive souvent en pareilles circonstances, le sénateur était presque le seul à ignorer ce qui était connu de tout Venise. Son esprit était trop préoccupé de la situation de la république et trop imbu des préjugés de l’aristocratie, pour avoir deviné que l’inclination de Beata pour le chevalier Sarti était la véritable cause du mal qui avait dévoré une santé aussi florissante. Cependant, il n’avait pas échappé à la sagacité du sénateur que le renvoi du chevalier Sarti de sa maison et sa détention sous les plombs du palais ducal avaient été de tristes événements pour sa fille. Sans attacher au chagrin de Beata plus d’importance qu’il n’en avait à ses propres yeux, il comprenait que l’éloignement d’un jeune homme intelligent, qu’elle avait vu croître à ses côtés comme un frère, et dont elle avait soigné l’enfance, avait dû lui être extrêmement pénible.
«Comment vous trouvez-vous, ma fille? dit le sénateur en prenant la main de Beata, qui avait la moiteur de la fièvre.