—Je me sens beaucoup mieux, mon père, répondit la gentildonna d’une voix affaiblie. Tout me donne lieu d’espérer que je serai bientôt en état de me rendre à Cadolce, dont le bon air achèvera de me guérir.
—Que Dieu vous entende, ma fille!» répliqua le sénateur en portant la main de Beata à ses lèvres. Après un moment de silence et d’attendrissement comprimé: «Vous savez, dit le sénateur, que le chevalier Sarti a été mis en liberté!
—Oui, mon père, j’ai appris cette bonne nouvelle qui m’a rendue bien heureuse!»
Un nouveau silence succéda à cet aveu, qui surprit le sénateur par la fermeté d’accent que Beata avait mise dans ses paroles. Ils se regardèrent tous deux, le père et la fille, comme deux êtres qui se seraient révélé, involontairement, un secret important!
«Je ne doute pas, ma fille, répondit lentement le vieux sénateur, que le sort du chevalier Sarti ne doive vous intéresser; mais je suis bien certain aussi que vous n’avez jamais oublié que vous êtes l’héritière d’une grande maison.
—Hélas! je n’ai que trop sacrifié à ces chimères de la vanité humaine, dit Beata d’une voix plus ferme encore. Je sais ce que je vous dois, mon père, mais je sais également ce que je dois au sentiment profond que Dieu a gravé dans mon cœur.»
Le sénateur eut à peine le temps d’exprimer l’étonnement qu’il éprouvait, lorsque Bernabo vint l’avertir qu’un messager d’État était venu lui apporter l’ordre de se rendre immédiatement au palais ducal.
Cette scène domestique se passait dans la soirée du 30 avril 1797, quinze jours après la délivrance du chevalier Sarti. Les événements politiques s’étaient compliqués depuis d’une façon sinistre. L’insurrection de Vérone, au 17 avril, et les épisodes sanglants qui s’en étaient suivis, avaient excité l’indignation du général Bonaparte, qui déclara la guerre à la république. Vérone fut reprise par l’armée française, Padoue occupée, et une division s’avança jusqu’au bord des lagunes. La consternation était dans la ville de Saint-Marc. Le rapport des commissaires envoyés récemment près de Bonaparte était parvenu au doge dans la soirée du 30 avril, et ce rapport ne laissait plus aucun doute sur les intentions du général en chef, de changer la constitution de Venise. Le doge épouvanté, au lieu de communiquer ce rapport au sénat, comme le prescrivait la constitution, réunit dans ses appartements un conseil privé de quarante-trois personnes, parmi lesquelles se trouvaient François Pesaro et Marco Zeno[82]. Il était dix heures du soir quand le sénateur, quittant précipitamment la chambre de sa fille, arriva au palais où siégeait éperdu le dernier représentant d’une illustre république de patriciens. Il monta péniblement l’escalier des Géants, et traversant une longue file d’appartements somptueux, il pénétra jusqu’à celui qu’occupait le souverain de Venise.
Apparet domus intus, et atria longa patescunt;
Apparent Priami et veterum penetralia regum.
Louis Manini, tenant à la main le rapport des commissaires, était assis sous un baldaquin orné d’arabesques d’or et sculpté de ses armes. Les quarante-trois personnes qu’il avait réunies formaient un demi-cercle autour de son trône chancelant. Un silence profond régnait dans cette assemblée clandestine, dont chaque membre appréciait l’importance et l’illégalité. On se regardait avec terreur, et personne n’osait prendre la responsabilité de proposer le premier une chance de salut.