Cependant une amélioration sensible s’était produite dans la santé de Beata au commencement du mois de mai. La crise qu’elle avait traversée paraissait être un effort de la nature pour ressaisir la plénitude de ses facultés. Très-faible encore, mais soutenue par l’espoir d’une convalescence prochaine, Beata se disposait à partir pour la terre ferme. Tout était prêt à la villa Cadolce pour la recevoir. Une après-midi qu’elle se sentit comme vivifiée par l’éclat d’un beau soleil de printemps, Beata manifesta le désir de faire une courte promenade pour essayer ses forces, disait-elle, et se préparer à entreprendre un plus long voyage. On fit préparer une gondole découverte qu’on remplit de ouate, et sur laquelle on jeta un large tapis de velours bleu à franges d’or. Des coussins de satin rose lui formaient une espèce de lit de repos, sur lequel elle put s’étendre sans trop de fatigue. Beata mit ce jour-là une robe blanche et un fichu de crêpe noir, vêtement simple qu’elle aimait à porter, parce qu’il plaisait à Lorenzo. Son père voulut l’accompagner, mais elle le pria de n’en rien faire et de la laisser aller seule avec Teresa, la camériste. Beata emporta un grand bouquet de fleurs diverses. Elle en détacha une branche de chèvrefeuille qu’elle mit à son sein par-dessus le fichu de crêpe noir. Étendue dans la barque, ayant en face d’elle la bonne Teresa qui lui était si dévouée, ses beaux cheveux blonds déroulés sur les coussins de satin rose qui soutenaient son corps amaigri, la fille du sénateur offrait comme une image mélancolique de Venise expirante, qui lutte contre la destruction dont elle sent les atteintes, en se disant, tout bas, avec la jeune captive du poëte:

Je ne veux pas mourir encore....

Beata se fit conduire à Murano et s’arrêta longtemps en face de la charmille di San Stefano, qui lui rappelait à la fois des souvenirs poignants et le plus beau jour de sa noble vie. Puis elle ordonna à l’un de ses gondoliers de lui chanter la jolie complainte qui avait excité l’hilarité de son amie Tognina, voulant compléter le tableau de son rêve de bonheur:

La luna è bianca.....
Il sole è rosso....
Lo sposalizio si farà....

La luna dice al sole:
Il lume tuo mi schiarerà....
E Gesù Cristo ci benirà....

«Oui, oui, répondit Beata avec un sourire de tristesse; il nous bénira dans ce monde ou dans l’autre.

—Ah! signora, répliqua Teresa, que l’exclamation de sa maîtresse avait émue, pouvez-vous penser à la mort, quand tout vous parle de la vie et des félicités qui vous attendent?»

Après avoir satisfait au désir de son cœur ingénu, Beata retourna paisiblement à Venise. La journée était déjà fort avancée. Le soleil, qui commençait à quitter l’horizon, projetait sur la ville merveilleuse ces beaux rayons jaunes d’un soir d’été, qui sont comme le dernier adieu du jour qui s’en va. Les cloches de Saint-Marc tintaient dans le lointain, et leurs notes mélancoliques étaient en harmonie avec l’aspect de la nature et les sentiments de Beata. Au lieu de franchir le petit canal de’ Mendicanti, qui est en face de Murano, faisant un détour par l’isola di San Pietro, la barque qui portait un si précieux trésor traversait lentement le canal di San Marco, qui forme l’entrée magnifique de cette longue voie triomphale qu’on appelle il Canalazzo. Il était à peu près huit heures du soir. Les ombres s’allongeaient derrière la gondole silencieuse, dont le sillage ressemblait à un brasier d’étincelles d’or. A gauche, la belle église di San Giorgio Maggiore se dégageait de la pénombre qui enveloppait l’île tout entière, tandis que le quai des Esclavons, la Riva dei Schiavoni, était rempli d’une foule curieuse qui faisait face à la mer, comme si elle eût été frappée de quelque spectacle inattendu. Tous les regards étaient dirigés sur la gondole de Beata, dont la pâleur et la défaillance inspiraient une douloureuse compassion. Arrivée près de la Piazzetta, Beata crut apercevoir Lorenzo au milieu d’un groupe de personnes qui se tenaient sur le Traghetto; elle fit approcher la gondole et, ayant reconnu en effet le chevalier Sarti entouré de plusieurs de ses amis, elle posa une main sur son cœur et, de l’autre, elle lui envoya un baiser, comme pour lui dire un éternel adieu.... Et la barque disparut dans l’ombre de la nuit naissante. Un cri d’admiration s’éleva du milieu de cette foule attendrie par le témoignage d’un amour si profond et si naïf.

Ce fut là le dernier effort de la pauvre Beata. Au lieu du soulagement qu’elle avait espéré, sa faiblesse ne fit que s’accroître chaque jour davantage, et bientôt il ne resta plus le moindre doute sur sa fin prochaine. Elle ne souffrait pas, elle s’éteignait comme une flamme qui n’a plus d’aliment. L’intérêt qu’on prenait à cette noble créature était si grand à Venise, surtout parmi les partisans de la révolution qui allait s’accomplir, que la foule encombrait le palais Zeno pour avoir de ses nouvelles. Le chevalier Grimani fut l’un des premiers à accourir auprès de la femme qui lui avait été destinée, et dont il avait pu apprécier le caractère élevé. Après avoir reçu les sacrements de l’Église avec une sérénité qui excita l’admiration du prêtre et des serviteurs de sa maison qui assistaient à cette pieuse cérémonie, Beata éprouva un soulagement moral dont son pauvre corps ressentit pendant quelques heures la douce influence. Sans se faire aucune illusion sur son état, Beata profita des instants de répit que lui accordait la nature pour accomplir un vœu de son cœur. Elle pria son père de faire venir le chevalier Sarti. Le sénateur acquiesça au désir de sa fille sans hasarder la moindre observation. On n’eut pas besoin d’aller chercher bien loin le chevalier: car, depuis huit jours, il n’avait pas quitté le palais où Teresa l’avait introduit et le tenait caché par pitié. Mais, avant qu’il fût permis à Lorenzo d’entrer dans la chambre de la signora, Beata fit un effort pour se vêtir de la robe blanche et du fichu de crêpe noir qu’elle portait le jour de la promenade à Murano. Elle mit aussi une branche de chèvrefeuille à sa ceinture, et fit placer sur sa table de nuit une Bible et la Divine Comédie de Dante Alighieri. Lorsque tous ces préparatifs furent terminés et que Beata, étendue dans son lit, put lire sur tous les objets dont elle s’était entourée l’expression de son âme, le sénateur Zeno, précédant le chevalier Sarti dans la chambre de sa fille, lui dit avec émotion:

«Venez contempler votre ouvrage, monsieur le chevalier!