—Non, mon père, répondit Beata, c’est l’ouvrage de Dieu.»
Le sénateur se retira en laissant la camériste Teresa avec Beata et le chevalier. La chambre était remplie de de fleurs et éclairée comme s’il se fût agi d’une fête nuptiale. «Asseyez-vous là, près de moi, Lorenzo,» dit Beata avec un sourire charmant.
Lorenzo, tombant à genoux, saisit la main de Beata, la couvrit de baisers et de larmes. «Pourquoi pleurez-vous, mon ami? lui dit-elle avec douceur. J’ai un si grand plaisir à vous voir, et j’ai tant de choses à vous dire! Asseyez-vous, Lorenzo, et écoutez-moi.»
Lorenzo se releva avec peine et s’assit tout près du lit de Beata. La camériste, qui se tenait debout derrière le chevet de sa maîtresse, allait se retirer dans le fond de la chambre, lorsque Beata lui dit: «Tu peux rester, car je n’ai plus de secrets pour toi, ma bonne Teresa. Savez-vous, mon ami, dit Beata, après avoir appuyé sa tête languissante sur sa main droite, pendant que Teresa prenait soin d’écarter de son visage les longues mèches de ses cheveux dénoués; savez-vous qu’il y a bien longtemps que j’aspire au bonheur que je goûte en ce moment! Du jour où la Providence vous a conduit à la villa Cadolce, dès ce jour bienheureux, qui est le premier de mon existence morale, je me suis sentie attirée vers vous par une force invincible contre laquelle je n’ai cessé de lutter. Je vous vois encore apparaître dans le salon de mon père pendant cette belle nuit de Noël; je vous vois avec vos cheveux blonds et la grâce touchante du jeune âge, et je sens encore au fond de mon cœur le doux frémissement que me firent éprouver les réponses naïves qui s’échappaient de vos lèvres innocentes! Quoique je fusse plus âgée que vous de quelques années, je n’étais pas moins ignorante sur la nature des sentiments qui peuvent nous agiter. Je n’avais jamais rien senti de semblable à ce que votre présence me fit éprouver! J’étais à la fois charmée et confuse en vous voyant. Absent, je m’inquiétais de vous et je vous recherchais.... présent, vous me troubliez jusqu’à la confusion de moi-même. Je ne savais comment gouverner mon pauvre cœur. Élevée par des hommes, puisque je n’ai pas connu ma mère, hélas! habituée dès l’enfance à contenir l’expression de mes pensées, je n’avais personne autour de moi à qui je pusse demander un conseil. Mon amie Tognina était d’un caractère trop opposé au mien pour m’encourager à lui ouvrir mon âme. Sa gaieté bruyante effarouchait ma timidité naturelle. Un jour que je me promenais avec elle dans une allée ombreuse du parc de Cadolce, elle me fit tressaillir par les questions indirectes qu’elle me faisait à votre sujet. Ce fut aussi pendant le soir de ce même jour, qu’après avoir entendu chanter à Guadagni l’admirable morceau de Gluck:
Che farò senza Euridice?
Dove andrò senza il mio bene?
je vous vis pleurer à la porte du salon où nous étions tous réunis, et puis disparaître tout à coup. Vos larmes me touchèrent, je fus inquiète, je sortis du salon pour m’assurer de ce que vous étiez devenu, et, en vous apercevant accoudé derrière le citronnier de la grande allée, je sentis dans tout mon être une commotion si profonde, qu’elle éveilla mon instinct. Je compris alors, pour la première fois, ce que j’étais pour vous et quel genre d’intérêt vous m’aviez inspiré! je devins triste, soucieuse de l’avenir et mécontente de moi-même. J’eus honte de ma faiblesse, je cachai mon secret au fond de mon cœur avec l’inquiétude et la vigilance d’un coupable, et je pris la ferme résolution de vous éloigner de moi, ou de réprimer vos illusions par la froideur de mon maintien.
«Ce que j’ai souffert, mon ami, dans cette lutte homicide contre le sentiment le plus pur de la nature, Dieu seul le sait! ma position était affreuse. Fille unique d’un patricien austère qui a conservé toutes les idées des temps qui ne sont plus; fiancée à un homme de mon rang et qui était digne de mon affection, je me sentais captivée par un enfant, pour ainsi dire, que j’avais vu croître à mes côtés et dont j’avais pris plaisir à développer la belle intelligence. Que penserait-on de moi, que dirait le monde si l’on venait à découvrir ma faiblesse pour un jeune homme confié à ma sollicitude? L’idée qu’on pourrait mal apprécier le sentiment étrange que j’éprouvais pour vous me rendait surtout malheureuse! Le moindre regard, la moindre parole un peu équivoque qu’on m’adressait à votre sujet, me faisaient rougir; je ne savais quelle contenance prendre pour ne pas trahir le secret de mon cœur. Plus je faisais d’efforts pour étouffer une passion insensée qui ne pouvait que troubler ma vie, et moins je réussissais à vous oublier. Pardonnez-moi, Lorenzo, ces aveux qui n’ont rien de blessant pour vous: car c’est votre âge, bien plus que la condition où Dieu vous a fait naître, qui me paraissait un obstacle infranchissable. D’autres sujets de tristesse vinrent encore aggraver ma position, ajouta Beata d’une voix plus faible en baissant les paupières. Je me reprochai la trop grande sévérité de ma conduite à votre égard, et je craignis d’avoir contribué peut-être à vous jeter dans un monde indigne de vous.»
A cette manière discrète et touchante de lui rappeler les fautes qu’il avait commises, le chevalier Sarti saisissant avec transport la main de Beata qu’il pressa contre son front humilié: «Ah! signora, dit-il avec douleur, je n’étais pas digne de troubler par mes erreurs une âme aussi pure que la vôtre!
—La lettre que je reçus de vous quelque temps après, continua la gentildonna en entr’ouvrant ses beaux yeux et en laissant errer sur ses lèvres pâles un sourire de joie enfantine, cette lettre qui ne m’a pas quittée depuis, ajouta-t-elle en tirant de son sein un papier tout froissé, me rendit en partie le calme intérieur que j’avais perdu. Je fus touchée de l’expression de vos sentiments, je fus heureuse d’avoir été comprise, mais je n’eus pas le courage de vous répondre, ni la force de prendre une résolution. Contente du présent, j’oubliai l’avenir et les inextricables difficultés de ma position, et mon cœur se remplit de vagues et lointaines espérances. Je laissai courir le temps, jouissant avec délices des témoignages discrets de votre affection, dont je me rappelle les moindres particularités. La promenade à Murano que nous fîmes ensemble avec Tognina est surtout présente à mon souvenir! A partir de ce jour, le plus beau de ma vie, ma destinée fut irrévocablement fixée. En écoutant les belles paroles qui sortaient si abondamment de votre bouche inspirée, j’éprouvai je ne sais quel ravissement intérieur où mon âme s’éleva à la hauteur des idées que vous veniez d’exprimer avec tant d’éloquence. Je dérobai à vos regards les larmes de bonheur que je ne pus m’empêcher de verser, et je revins à Venise, comme transfigurée par la poésie de vos nobles sentiments. J’hésitais cependant à rompre le silence que j’avais imposé à mon cœur depuis tant d’années. Mon père qui avait en moi une si grande confiance et dont je craignais, avant tout, d’affliger la vieillesse, m’obligeait à garder vis-à-vis de vous une extrême réserve. J’ai eu pendant un moment quelques lueurs d’espérance sur les intentions de mon père à votre égard, et je compte parmi les instants heureux de ma vie les quelques jours qui précédèrent votre départ pour l’université de Padoue. Hélas! mon illusion fut de courte durée. Je ne vous dirai pas, mon ami, tout ce que j’ai souffert pendant votre longue absence, ni les innocents stratagèmes qu’il m’a fallu employer pour retarder, de jour en jour, mon mariage avec le chevalier Grimani; je ne vous rappellerai pas non plus tout ce qui est survenu depuis votre retour à Venise, ajouta Beata en posant sur ses yeux la main qui lui restait libre. Mais, pour que vous puissiez comprendre la conduite que j’ai tenue depuis le jour fatal où vous avez quitté le palais de mon père, je dois vous dire ce qui se passait dans mon âme, pendant que je luttais ainsi contre la destinée que je m’étais faite.»
En prononçant ces dernières paroles, Beata, fatiguée par les efforts qu’elle venait de faire, fut prise d’une toux sèche et si persistante qu’on fut obligé de la soulever de son lit et d’humecter ses lèvres de quelques gouttes d’essence. Le chevalier tremblait en tenant dans ses bras le corps épuisé de cette femme adorée, qui lui dit, en tournant vers lui ses yeux presque éteints: «Si vous manquez déjà de courage, mon ami, que sera-ce donc plus tard?...»