Lorenzo, pour toute réponse, se mit à sangloter si fort, que Teresa, effrayée, sonna le médecin qui veillait dans l’antichambre. La crise ne dura pas longtemps: Beata soulagée fut remise dans la position qu’elle avait auparavant, et le médecin se retira ainsi que les domestiques qui l’avaient suivi.

«Mon ami, reprit la gentildonna avec un doux et charmant sourire qui vint éclairer subitement ce beau visage déjà flétri par la souffrance, après le bonheur de vous avoir connu, je vous dois encore les plus pures jouissances que j’ai goûtées dans ce monde. Oui, cher Lorenzo, j’ose vous le dire aujourd’hui pour la première fois, le sentiment que vous m’avez inspiré a été pour moi la source d’une vie nouvelle. Vous avez réveillé mon âme endormie et vous lui avez communiqué une impulsion pour laquelle je vous devrai une éternelle reconnaissance. C’est un devoir pour moi de vous raconter comment s’est opéré, dans les dispositions secrètes de mon cœur, un si grand changement.

«Vous le savez, mon ami, ayant perdu ma mère de très-bonne heure, j’ai été élevée par des serviteurs dévoués, sous la surveillance de mon père et de l’abbé Zamaria, qui prit un soin tout particulier de mon instruction. On m’enseigna plus de choses que les femmes de mon temps et de ma condition n’avaient coutume d’en apprendre, et les livres eurent plus de part à mon éducation que l’instinct de la nature. Je manquai de cette discipline qu’insinuent dans le cœur d’un enfant les baisers de la femme qui lui a donné le jour, et dont rien ne saurait suppléer la tendresse. Heureusement les arts et surtout la musique, ce langage mystérieux du sentiment qui nous révèle ce que la parole est impuissante à exprimer, vinrent tempérer par leur douce influence ce qu’il y avait de trop sévère, de trop aride peut-être, dans la nourriture qu’on donnait à mon esprit.

«Vivant au milieu d’une société brillante qui ne pensait qu’au plaisir, adorée de mon père qui, pour me rendre plus digne de l’héritage qu’il me destinait, aimait à m’entretenir du spectacle de l’histoire et des problèmes redoutables qui touchent au gouvernement des hommes, sa principale occupation, je grandissais comme une plante qu’on soigne trop et à qui l’on mesure l’air vivifiant, ou comme un oiseau qui, dans la cage d’or où il est éclos artificiellement, ignore les vicissitudes de la liberté. Soumise aux devoirs de mon sexe, à ceux de ma position, j’accomplissais tout ce qui m’était prescrit par les bienséances du monde que j’avais sous les yeux, sans en comprendre bien le sens. Les arts, la littérature, et même les pratiques extérieures de la religion, me paraissaient des distractions aimables, l’ornement nécessaire d’une société polie. Ainsi s’écoulaient les jours paisibles de mon existence, et mon âme, bornée dans ses désirs parce qu’aucun accident de la route n’avait éveillé encore sa noble curiosité, ne s’élevait pas au-dessus de l’horizon de la vie matérielle.

«C’est alors que la Providence vous a conduit à la villa Cadolce. Je pris soin, à mon tour, de votre éducation, et, sous la haute surveillance de l’abbé Zamaria, je me plaisais à cultiver votre belle nature et à en faire jaillir les sources généreuses. On eût dit que mon cœur inoccupé avait saisi avec empressement l’occasion de satisfaire ses besoins d’affection, et que vous étiez pour moi comme un jeune frère, sur lequel une sœur plus âgée aime à exercer ses instincts de maternité. Je ne vous dirai pas, mon ami, quel bonheur j’éprouvai à voir se développer chaque jour votre intelligence si docile aux soins qu’on lui prodiguait, de quel ravissement je fus saisie lorsque je vis éclater dans vos yeux et sur votre front si pur l’étincelle de la vie morale. Une émotion confuse et inexplicable m’agitait à votre aspect; une joie intime et délicieuse, qui doit ressembler au tressaillement de bonheur qu’éprouve une mère, alors qu’elle voit l’âme de son enfant se dégager—qual mattutina stella—des limbes de l’instinct, me pénétrait aussi aux moindres paroles que je vous entendais proférer! Il me semblait que tout se renouvelait au dedans de moi, qu’une séve printanière circulait dans mes veines, et que mon cœur s’emplissait d’un souffle régénérateur. Éclairée par cette lumière intérieure que je ne savais comment qualifier, je promenais sur le monde des regards curieux. Chaque chose m’apparaissait sous un aspect nouveau. La société, les arts et la nature me parlèrent un langage que je comprenais pour la première fois, et l’horizon de la vie s’agrandit tout à coup devant mon âme enchantée.

«Ah! Lorenzo, quels jours d’inexprimable félicité succédèrent pour moi à ce réveil de mon cœur! Quels moments délicieux je passai à la villa Cadolce, en assistant aux leçons que vous donnait l’abbé Zamaria avec un entrain et une ardeur de jeune homme! Combien j’étais heureuse de vous sentir à mes côtés, pendant ces promenades charmantes que nous faisions à Vicence, à Padoue, et sur les bords de la Brenta! Je n’ai point oublié la visite que nous fîmes à la villa Grimani et la scène qui s’ensuivit le soir, sous la charmille. En chantant avec mon amie Tognina le duo si frais et si élégant de Clari, que le cher abbé Zamaria accompagnait sur la mandoline, je croyais exprimer mes propres sentiments. J’étais comme enivrée de l’écho de mon âme, et, en contemplant la lune qui s’égayait au-dessus de nos têtes, et dont la lumière mystérieuse éclairait discrètement ce paysage enchanté, je compris ce qu’était la poésie de la vie. Je vous voyais, Lorenzo, sans vous regarder. L’inquiétude que vous éprouviez me révéla l’existence d’un sentiment analogue au mien, et, lorsque la barque des ouvrières en soie remonta le canal de la Brenta, et que leurs voix mélodieuses emplirent le silence de cette nuit sereine en chantant la jeunesse et la brièveté des jours qui nous sont accordés, mon cœur s’ouvrit tout entier à la douce espérance! Je ne savais trop ce que je voulais, ni vers quel avenir tendaient mes aspirations; mais j’étais heureuse de vivre, et tout souriait à ma faible raison, qui n’apercevait rien au delà de la sphère étoilée et des heures fugitives.

«J’emportai mon bonheur à Venise. Malgré les sages conseils de mon oncle, ce prêtre vénérable qui a tant souffert et qui avait pour vous une si grande affection; malgré les pressentiments et les scrupules de ma conscience, je m’abandonnai aux rêves décevants qui charmaient mon imagination. Je résolus de surveiller mon cœur, de vivre à côté de vous sans trahir ma faiblesse, et de laisser faire la destinée. Ma timidité naturelle, la réserve que m’imposait une situation unique, la tendresse de mon père, la sévérité de ses idées, les engagements qu’il avait contractés pour mon avenir, et d’autres circonstances que j’ai oubliées.... n’empêchaient pas mes illusions de se maintenir, de s’enraciner, pour ainsi dire, dans la substance de mon être, et de m’envelopper de nuages d’or qui me cachaient la réalité. Je vous admirais, Lorenzo! votre intelligence si vive, l’ardeur de connaître qui s’était emparée de vous, la tournure romanesque de votre imagination et, je puis tout vous dire maintenant, l’élégance de votre personne et l’expression de vos traits, me causaient une émotion de tendresse et d’orgueil. J’étais fière de vos succès dans le monde, je vous voyais grandir dans la vie avec une joie secrète. Vos goûts devenaient les miens; les livres que vous préfériez, je m’efforçais aussi de les comprendre, et le paradis était dans mon cœur. Mais comment vous expliquer, mon ami, ce que j’ai éprouvé le jour où Tognina nous conduisit à Murano? Cette journée bénie du ciel décida de ma destinée. En entendant sortir de votre bouche tant de belles paroles, en vous écoutant définir la poésie, que vous appeliez l’essence de tout ce qu’il y a de grand et de beau sur la terre, je fus comme éblouie de l’éclat de votre esprit, je ne pus contenir l’impression de ravissement que vous aviez excitée en moi. Je me dérobais à vos regards, et, appuyée sur la fenêtre du camerino, je savourais la béatitude d’un rêve de-bonheur. Les autres incidents de cette soirée mémorable achevèrent d’élever mon esprit jusqu’à l’idéal que vous m’aviez fait entrevoir, et je revins à Venise en bénissant la Providence de vous avoir conduit sur mon chemin.

«Vous savez le reste, ajouta Beata, visiblement fatiguée de l’effort qu’elle venait de faire. Votre départ pour l’université de Padoue, la tristesse de l’absence, l’irritation de mon père contre vous, et les malheurs qui en furent la suite, tout vint m’accabler à la fois. Je résistai pendant quelque temps à la pression des événements, par la patience et l’inertie naturelle de mon caractère. Je me réfugiai dans mon for intérieur, et je fortifiai mon âme par la lecture des livres qui vous étaient chers, surtout par celle de la Divine Comédie, dont vous m’aviez fait connaître tant d’admirables passages. Par un artifice de la douleur, que vous ignorez sans doute, je m’identifiai avec l’adorable Francesca da Rimini, dont le sort me paraissait digne d’envie. Je me mis à chanter aussi la musique qui vous plaisait; enfin, j’évoquai toutes les forces de mon être pour vivre avec votre pensée, et cela ne me suffisait pas! Je sentais au dedans de moi un vide affreux que je ne savais comment combler. J’eus recours alors à la prière solitaire et aux pratiques de la religion que je n’avais jamais négligée, mais qui n’avait jamais été pour moi un objet de méditation. Je ne trouvai pas d’abord dans le recueillement ni dans le spectacle des cérémonies du culte l’apaisement que j’y avais cherché: il me fallut de plus grandes douleurs pour faire jaillir de mon âme l’étincelle divine qui m’entr’ouvrit le royaume des éternelles espérances. L’événement qui eut lieu dans ce palais, et votre arrestation au casino du Salvadego me donnèrent une force de résolution dont je ne me croyais pas capable. En vous apercevant agenouillé à mes pieds dans la cantoria de San Geminiano, pendant que mon pauvre cœur vous cherchait sous les plombs du palais ducal, je vis clairement que ce miracle ne pouvait être que l’œuvre de Dieu.

«Je ne suis pas une savante comme vous, mon ami. Je ne pourrais pas analyser l’espèce de révolution qui s’est faite en moi depuis les derniers événements que je viens de rappeler. Ce que je puis seulement vous affirmer, c’est que l’émotion que j’ai ressentie dans l’église San Geminiano a achevé d’initier mon esprit aux mystères de béatitude infinie que la journée passée à Murano m’avait fait pressentir. La poésie dont vous avez rempli mon âme ce jour-là m’a fait comprendre Dieu, l’amour m’a rendue chrétienne. Ah! soyez mille fois béni, Lorenzo, pour tout le bien que vous m’avez fait! Sans vous, je serais restée une créature bien misérable! Vous avez éveillé les plus nobles instincts de ma nature, vous avez suscité dans mon cœur le besoin d’aimer, et le sentiment profond que vous m’avez inspiré a été la cause de tout le bonheur que j’ai pu goûter dans ce monde et me sera un titre, je l’espère, devant la miséricorde de Dieu. Je regrette pourtant la vie..., ajouta Beata, dont la respiration haletante indiquait l’épuisement des forces. Oui, je regrette la vie que j’aurais partagée avec vous et la douce lumière du ciel qui aurait éclairé notre bonheur! Cher Lorenzo, pourquoi Dieu ne s’est-il pas révélé plus tôt à mon âme insouciante? Il m’aurait donné le courage de surmonter tous les obstacles qui nous séparent sur cette terre! mais que sa volonté soit faite. Nous nous reverrons dans un monde meilleur. N’est-ce pas, Lorenzo, que vous croyez avec moi à cette vie future qu’ont pressentie les poëtes et les philosophes de tous les temps, me disiez-vous, et qui nous est promise par le Maître divin qui a dit: Il sera beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé? Oh! je le sens mieux que je ne puis l’exprimer, ce monde que nous traversons si rapidement ne peut être qu’un passage, une station, que sais-je? une épreuve qui nous est imposée par le créateur de tant de merveilles! Toutes choses, ici-bas, nous parlent d’un juge rémunérateur du bien et du mal; tout nous atteste la destinée immortelle de notre âme. L’éclat du jour, les magnificences de la nature, nos désirs infinis et la rapidité des heures qui nous sont départies, l’idéal de justice et de beauté qui s’élève et subsiste en nous malgré les iniquités et les imperfections des hommes que nous avons sous les yeux, l’insatiable curiosité de notre esprit jointe à la faiblesse de nos organes, des aspirations vers le bonheur et la perfection dans un être fragile et périssable.... tout cela peut-il se concevoir sans une vie future? Non, cher Lorenzo, Dieu n’a pu mettre dans mon cœur le sentiment profond que vous m’avez inspiré, pour m’abandonner ensuite! Vous l’avez dit, vous l’avez dit, cher compagnon de ma courte existence, l’amour est le souverain maître de la vie et de la mort. Il a élevé mon âme jusqu’à la poésie qui m’a fait comprendre la grandeur de Dieu, comme le dit aussi Béatrix dans ces beaux vers que vous m’avez fait connaître:

Questo decreto, frate, sta sepulto
Agl’occhi di ciascun il cui ingegno
Nella fiamma d’amor non è adulto[85]