Les talents aimables, les charmes et la rare distinction qu’on remarquait dans cette noble jeune fille n’étaient cependant que des accessoires, et comme la splendeur de qualités d’un ordre plus élevé. Son esprit, d’une trempe peu commune, avait été nourri de lectures sérieuses et diverses, et son jugement, mis en éveil par le spectacle d’une société en décadence, avait acquis une maturité tout à fait au-dessus de son âge. Héritière unique de la fortune et de la tendresse de Marco Zeno, son père avait voulu qu’elle fût digne de l’illustration de sa maison et du rang qu’il occupait dans l’État. Dans les idées de ce vieux sénateur, qui étaient celles de la haute aristocratie vénitienne, la femme d’un patricien devait être au-dessus des autres femmes, non-seulement par les avantages de la naissance, mais par l’élévation des sentiments. Il disait souvent que toute prérogative sociale qui n’est point justifiée par une supériorité morale est une véritable usurpation. Aussi n’avait-il épargné aucun effort pour que Beata fût digne du nom qu’elle portait, et de très-bonne heure il avait exercé son jeune esprit à lire, sans trop se troubler, dans les profondeurs du cœur humain.
Cette direction sévère donnée à l’éducation de Beata n’avait point altéré, heureusement, la simplicité de son âme. Née dans un siècle téméraire, au milieu d’une société en décadence, elle sut entendre tout ce qui se disait contre les plus saintes vérités sans jamais donner lieu de croire que le doute eût pénétré dans sa conscience. Le commerce des hommes supérieurs et la lecture des livres les plus hardis n’avaient porté atteinte ni à la modestie de son langage, ni à l’accomplissement de ses plus humbles devoirs. Elle savait écouter et se taire, et son dégoût profond pour les discussions arides et pointilleuses de l’esprit l’avait fortifiée dans l’idée que la mission de la femme était de relier et de concilier les hommes par l’attrait du sentiment. Aussi les passions turbulentes se calmaient à son approche, la sérénité de son front se répandait sur tous ceux qui la voyaient, et les caractères les plus antipathiques se groupaient autour de sa personne en acceptant avec amour le joug de son empire. La science de la vie, si l’on peut donner ce nom à de simples pressentiments d’une nature bien douée, avait traversé son cœur sans y déposer une goutte de son amertume. A son regard doux et mélancolique, à cette adorable langueur qui se trahissait par les sons voilés de sa voix expressive, et qui lui faisait pencher la tête comme celle d’un épi d’or sous la brise du matin, à ce mélange de tendresse et de raison, de joie enfantine et de préoccupation sérieuse qui faisaient le fond de son caractère, on reconnaissait une femme d’élite, une de ces créatures privilégiées que Dieu semble envoyer sur la terre pour y raffermir le culte de l’idéal. Lorsque, vers les heures paisibles du soir, Beata promenait sa langueur dans le beau jardin de la villa Cadolce, au milieu des orangers et des fleurs, préservant sa tête d’une ombrelle de soie rose dont les reflets adoucis allaient se confondre avec ceux de sa robe blanche et flottante, le cœur rempli de murmures confus, laissant échapper de ses lèvres indolentes ce demi-sourire qui sied à la grâce, et regardant au loin dans l’atmosphère les chaudes vapeurs qui annoncent la fin du jour, on eût dit la personnification de Venise ayant le pressentiment de sa destinée.
Beata avait une amie d’enfance qu’elle aimait beaucoup: c’était Tognina, la fille du médecin de Cadolce, petite et gracieuse personne, vive, enjouée, spirituelle. Au moindre mot, le frais et blanc visage de Tognina s’épanouissait de joie, et un doux sourire se jouait sur ses lèvres de rose comme un rayon de soleil dans un vase rempli de lait. Légère et un peu malicieuse, Tognina était une Vénitienne pure et sans mélange, dont le caractère formait un heureux contraste avec celui de Beata. Cette diversité dans les goûts et dans les instincts avait resserré davantage l’affection qui existait entre ces deux jeunes filles, qui n’avaient point de secrets l’une pour l’autre.
Lorsque le jeune Lorenzo Sarti fut admis dans l’illustre famille dont nous venons de faire connaître les différents membres, il ne tarda point, nous l’avons dit, à devenir l’objet de la préoccupation de Beata. De quelques années plus âgée seulement que cet enfant, qui avait éveillé son intérêt par la gentillesse de ses manières et la naïveté de ses réponses, Beata sentit croître en elle chaque jour les germes d’une affection dont il était aussi difficile de définir le caractère que de prévoir les développements. Il semblait que Lorenzo fût venu à propos apporter un aliment à l’activité de cette noble fille, dont le cœur sommeillait encore du doux sommeil de l’adolescence. Son père, qui, hors de la politique, n’avait de volontés que celles de Beata, fut très-heureux de la voir s’attacher le fils d’un bon Vénitien qui avait été un client dévoué aux intérêts de la famille Zeno. Elle prit soin de son éducation, lui fit donner des maîtres, et se plut à diriger son esprit et à faire jaillir de son âme les bons instincts qu’elle pouvait contenir. Toujours à ses côtés, Lorenzo était devenu comme le frère de Beata. Il l’accompagnait partout, à l’église, à la promenade, dans les cercles, portant son ombrelle, un livre de messe, ou bien un bouquet de fleurs. Or, de toutes les séductions innocentes qui peuvent exister entre deux êtres d’âge et de sexe différents, il n’y en a pas de plus subtile que le plaisir qu’on éprouve à communiquer à une créature de Dieu le souffle de la vie morale. Voir s’épanouir sous ses yeux un jeune esprit qui se débat dans les limbes de l’instinct, dissiper peu à peu les nuages qui enveloppent son berceau, le nourrir de sa substance, le sentir tressaillir sous vos étreintes et le voir répondre à vos efforts par ce premier sourire qui annonce l’arrivée du jour et le triomphe de l’intelligence, c’est un bonheur qui égale presque celui de la maternité, c’est un mystère qui participe du grand mystère de la création. Aussi l’histoire est-elle féconde en exemples de cette nature, et l’on peut affirmer que les plus belles fictions de la poésie reposent sur cette donnée d’une vérité profonde, que l’amour n’a pas de plus puissant auxiliaire que l’attrait de l’esprit[10]. On sait comment Dante a traité ce sujet dans l’admirable épisode de Françoise de Rimini.
S’il y a un charme tout-puissant à communiquer l’étincelle de la vie à un esprit qui s’ignore, si la science possède un attrait qui fascine celui qui la donne aussi bien que celui qui la reçoit, en effaçant quelquefois les contrastes les plus vifs de l’âge et de la fortune, les arts, surtout la musique, opèrent des miracles bien plus surprenants encore. La musique, ce langage mystérieux de l’âme, dont l’empire commence où finit celui de la parole, comme l’ont très-bien dit quelques Pères de l’Église; la musique, qui est à la fois une science très-compliquée et un art prodigieux qui satisfait la raison et qui la dépasse par son rayonnement infini; la musique remue les fibres les plus ténues de notre sensibilité, et amène à la surface du cœur des accents ignorés qui nous révèlent tout entiers à ceux qui nous écoutent. C’est ainsi que la mer agitée par la tempête se soulève jusque dans ses profondeurs, et jette sur les rivages des débris inconnus. Telle femme vous attire par sa beauté et vous charme par sa conversation, qui semble trahir une créature délicate et conforme à l’idéal que vous poursuivez: écoutez-la chanter, et, si votre oreille est exercée à démêler la bonne note, vous serez étonné de la différence qui existe souvent entre ces deux manifestations d’une seule et même personne. C’est que dans le son musical, dans ce qu’on appelle le timbre de la voix humaine, il y a ce qu’on trouve dans l’arome des fleurs, la quintessence de la nature des choses. Une voix qui chante, c’est un écho de l’âme, qui vous en dit plus en quelques minutes que les plus longs discours. On peut mentir en parlant, on ne peut pas tromper en chantant.
C’est Beata qui enseigna à Lorenzo les premiers éléments de la musique, et cette tâche lui fut aussi douce que facile à remplir, parce que son élève était déjà tout préparé à la culture de cet art admirable. Lorsqu’il eut surmonté les premières difficultés, que sa voix de soprano fut assouplie à franchir les intervalles les plus ardus, et qu’il eut une connaissance suffisante des signes phonétiques et de leur valeur, Lorenzo passa sous la direction de l’abbé Zamaria, qui du reste avait la haute main sur toute son éducation intellectuelle. L’abbé Zamaria était un profond musicien, un érudit qui connaissait l’histoire et la théorie de l’art presque aussi bien que le P. Martini de Bologne, dont il était l’ami et le correspondant. Élève de Benedetto Marcello, dont il admirait plus que personne le génie simple et grandiose, l’abbé Zamaria avait suivi d’un œil curieux et intelligent les révolutions qu’avait subies la musique depuis la grande époque de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Il avait surtout fait une étude particulière de l’histoire de la musique à Venise, de ses théâtres et de toutes les institutions qui s’y rattachaient, et, à force de sagacité, d’érudition aussi variée que minutieuse, il était parvenu à saisir le caractère de ce qu’il appelait l’école vénitienne, qu’il croyait aussi réel et aussi tranché en musique que dans la peinture et dans l’architecture. La partialité de l’abbé Zamaria pour tout ce qui pouvait intéresser la gloire de son pays, son penchant à faire ressortir l’influence particulière de Venise sur le développement de l’esprit humain, en s’exagérant peut-être la part qu’elle pouvait revendiquer dans l’histoire de la civilisation italienne, étaient chez lui des sentiments naturels qui s’étaient fort accrus par le désir d’être agréable à son ami le sénateur Zeno. Ce vieux patricien, dont l’intelligence lucide et forte ne se faisait aucune illusion sur l’affaiblissement de la république et sur les événements probables qui d’un jour à l’autre pouvaient emporter son indépendance, s’était pris d’une tendresse vraiment filiale pour la grandeur éclipsée de la reine de l’Adriatique. Il s’était retourné vers le passé pour y chercher une distraction à sa douleur actuelle, comme nous aimons tous, au déclin de la vie, à réjouir nos regards attristés par le spectacle de nos belles années. Cette passion jalouse pour la gloire de sa patrie, qui réchauffait le cœur du vieux Marco Zeno, était partagée par toute la haute noblesse de Venise; à vrai dire, elle forme un des traits caractéristiques de l’aristocratie dans tous les pays du monde. On a pu voir de nos jours que la démocratie fait assez bon marché des limites territoriales qui séparent les différentes nations de l’Europe; et cela se conçoit aisément: car l’esprit qui anime la démocratie moderne participe un peu de la nature de l’esprit religieux, dont le point d’appui est dans la conscience, et non plus dans les fictions arbitraires de la pensée. L’aristocratie vit de traditions, parce que c’est dans la tradition qu’elle trouve les titres de sa puissance, tandis que la démocratie ne s’élève qu’au nom d’un principe de justice que le temps a mûri, et dont il exige impérieusement la réalisation. Aussi l’histoire nous montre-t-elle l’aristocratie partout et toujours fidèle au culte des dieux domestiques, défendant jusqu’au dernier soupir la nationalité dont elle est l’expression vivante, tandis que la démocratie déborde comme un fleuve impétueux qu’agite le souffle de Dieu. Cette lutte héroïque du patriciat et de la démocratie, qui est le nœud de l’histoire universelle, a été surtout remarquable et très-décisive dans la république de Venise, dont l’indépendance n’a pas survécu d’une heure à la chute du gouvernement oligarchique.
Ce sentiment profond d’attachement pour le sol natal, qui remplissait l’âme tout entière du vénérable sénateur, se révélait autour de lui d’une manière ingénieuse et frappante. Dans son palais de Venise aussi bien que dans sa villa Cadolce, il n’y avait que des meubles et des objets d’art provenant soit de la capitale, soit d’une ville quelconque des États de la république. Il suffisait que le moindre objet de luxe eût été fabriqué par un Vénitien ou par un sujet de la république, pour qu’il eût à ses yeux un prix inestimable. Dans ses deux magnifiques habitations, il n’avait admis que des tableaux et des gravures de l’école vénitienne, depuis Jean Bellini jusqu’à Tiepolo, qui ferme la série des grands artistes qui ont illustré cette terre de la poésie et de la volupté, jusqu’aux petits tableaux de genre et aux caricatures innombrables que produisait un peintre de mœurs alors très à la mode et assez inconnu de nos jours, Pierre Longhi, mort à Venise en 1780, qu’on voyait figurer dans les appartements de Marco Zeno au milieu des chefs-d’œuvre des demi-dieux de la peinture. Les tableaux, les gravures, les objets d’art, et en général toutes les productions de l’esprit, étaient classées, non d’après leur mérite respectif et reconnu, mais selon le degré de consanguinité qui les rapprochait de la cara Venezia. Et d’abord, Marco Zeno plaçait au premier rang dans son affection et dans son estime les artistes qui étaient nés dans la ville même des lagunes, sur l’isola madre, comme il aimait à la qualifier. Venaient ensuite les œuvres des sujets de la république, puis enfin tout ce qui avait été créé à Venise par la main des étrangers. Il suffisait qu’un livre eût été imprimé dans cette ville chérie pour avoir droit à son intérêt, et alors il lui était bien difficile de le juger sans un peu de partialité.
Pour répondre à cette passion profonde et presque sacrée de Marco Zeno, l’abbé Zamaria avait organisé la grande bibliothèque de son palais de Venise et celle, moins considérable, qui se trouvait à la villa Cadolce, dans un esprit tout aussi exclusif. Sur le premier plan étaient classés par ordre chronologique les historiens, les philosophes, les moralistes et les voyageurs vénitiens, si nombreux et si curieux; puis venaient les poëtes qui ont illustré le dialecte doux et charmant qu’on parle dans les lagunes, suivis de tous les livres importants et célèbres qui ont été publiés depuis l’introduction de l’imprimerie à Venise, en 1467. La partie la plus intéressante de cette bibliothèque était celle qui était consacrée aux œuvres de l’art musical, rangées d’après un plan systématique qui était le résultat d’une grande érudition accompagnée d’une rare sagacité. On y voyait figurer d’abord de nombreux recueils de canzonnette populaires sans nom d’auteur, et qui étaient presque aussi anciennes que la république de Saint-Marc. Après ces monuments curieux de l’instinct et de la poésie populaire qu’on trouve à l’origine de toutes les nations modernes, l’abbé avait placé les chansons à deux, à trois et même quatre parties, qu’on appelait frottole, et qui étaient le produit d’un art qui commençait à devenir intéressant. Après ces diverses manifestations de la fantaisie plus ou moins libre et populaire, venaient les madrigaux savants d’Adrien Willaert, qui passe pour le vrai fondateur de ce qu’on appelle l’école de Venise; ceux de Costanzo Porta, les œuvres des deux Gabrielli, de Cipriano di Rore, de Jean Croce, surnommé il Chïozzetto, de Claudio Merulo, de Lotti, de Donato, etc., famille nombreuse de compositeurs originaux parmi lesquels Benedetto Marcello occupe le premier rang. Dans la section consacrée à la musique dramatique, on voyait figurer les premiers opéras de Monteverde, qui peut être considéré comme le véritable créateur du drame lyrique; ceux de Cavalli, de Cesti, de Legrenzi, de Caldara, de Gasparini, de Galuppi, suivis de tous les opéras composés à Venise par les nombreux musiciens qui, depuis Scarlatti jusqu’à Cimarosa et Paisiello, ont visité cette ville des merveilles. Les théoriciens n’y étaient pas oubliés non plus, depuis Zarlino et Nicolas Vicentino jusqu’à Zacconi et Tartini, que l’abbé Zamaria avait connus personnellement. Il avait même poussé le scrupule patriotique jusqu’à mentionner par une note qu’il avait intercalée dans la compilation de l’abbé Gerbert, Scriptores ecclesiastici de musica sacra, les manuscrits d’un fameux théoricien de la fin du XIIIe siècle, Marchetto de Padoue, dont le nom était emprunté à la ville qui lui a donné le jour.
On s’imagine bien que, sous la direction d’un pareil maître, Lorenzo dut faire des progrès rapides dans l’étude de la musique. Non-seulement l’abbé Zamaria lui apprit à chanter d’après les principes alors en vigueur dans toutes les bonnes écoles d’Italie, il lui enseigna aussi à jouer du clavecin, et compléta son éducation en lui donnant les notions d’harmonie qui sont indispensables à tous ceux qui veulent comprendre les lois d’un art plus compliqué qu’on ne le croit communément. Du reste, l’abbé Zamaria procédait avec son jeune élève comme il l’avait déjà fait avec Beata, en suivant la méthode de son maître Benedetto Marcello, qui consistait à faire marcher de front la lecture et la vocalisation avec la théorie dans des proportions plus ou moins grandes et selon le degré d’aptitude de l’élève qu’on instruisait. Les leçons de l’abbé Zamaria, auxquelles Beata assistait toujours, étaient fort intéressantes par l’esprit et la passion qu’il mettait à développer ses idées sur l’art qu’il aimait, et par les rapprochements ingénieux et quelquefois profonds qu’il savait établir entre la musique et les diverses connaissances de l’esprit humain. La jovialité de son humeur, son érudition, aussi piquante que variée, jaillissaient au moindre choc, et jetaient la lumière sur les objets les plus obscurs.
«Vois-tu, Lorenzo! lui disait souvent cet aimable abbé, la musique ne s’apprend pas comme les matematiche. La voix est moins nécessaire pour bien chanter que le sentiment; et pour devenir un compositeur comme l’illustre Marcello ou le joyeux Buranello, il faut bien autre chose que de savoir écrire sur la cartella[11] quelques leçons de contre-point. Un grand poëte que tu ne connais pas encore, et qui s’appelait Horace, a prouvé que, pour faire de beaux vers ou de la bonne musique, il fallait le concours de la nature et du travail; ce qui veut dire que, sans la permission du bon Dieu, qui se révèle à nous par le sentiment,