En proférant ces dernières paroles, le vieillard se laissa tomber sur une chaise en couvrant ses yeux de ses mains décharnées.

«Per Bacco! Votre Excellence m’étonne, répliqua l’abbé. Je ne vois pas que le soleil soit moins éclatant, que les fleurs soient moins parfumées et le vin de Chypre moins généreux que par le passé. Eh vîa! eh vîa! laissez là vos sombres présages. Dieu et la nature sont toujours les mêmes; le mal n’est que dans l’esprit de l’homme. N’empoisonnons pas l’heure présente par des prévisions malheureuses; laissons-nous aller doucement au courant qui nous entraîne, en chantant avec Horace:

Lætus in præsens animus, quod ultra est,
Oderit curare, et amara lento
Temperet risu. Nihil est ab omni

Parte beatum[9].

Le premier de ces deux interlocuteurs était Marco Zeno, noble Vénitien dont la famille illustre remontait aux premiers temps de la république. Toutes celles qui avaient de semblables prétentions historiques étaient appelées familles électorales, parce qu’elles croyaient descendre des douze tribuns qui, en 679, élurent le premier doge. Marco Zeno pouvait avoir soixante ans à l’époque où nous place notre récit. C’était un homme grand et sec, au front large et dépouillé. Il avait une physionomie expressive, mais sévère; son abord calme, son regard froid et redoutable vous inspiraient ce respect mêlé de crainte qui est le propre des hommes habitués au commandement. Quoique rempli de bienveillance pour toutes les personnes qui vivaient dans sa familiarité, ses manières n’avaient rien de communicatif. On lisait dans l’impassibilité de son visage qu’il était né dans une caste privilégiée et souveraine dont il voulait qu’on respectât les droits. Les grandes démonstrations répugnaient à sa froide raison. Il ne pouvait supporter ni la joie bruyante ni la sensibilité trop expansive. Il aimait les intelligences qui se dominent et qui se manifestent avec mesure. Il connaissait trop les hommes pour se laisser prendre aux apparences, et ne croyait facilement ni au dévouement absolu ni à la méchanceté gratuite. C’était un esprit vaste et rompu au maniement des affaires. Ayant été ambassadeur de la république de Venise dans presque toutes les cours de l’Europe, il y avait étudié le mécanisme des gouvernements, dont il connaissait le fort et le faible. Marco Zeno n’avait aucun enthousiasme; il se méfiait des mensonges de la parole, il voulait des faits positifs avant de prendre une détermination; alors il agissait sans scrupule et sans hésitation. Il croyait à l’amour, à la haine, à l’amitié, comme à des forces de la nature humaine qu’on peut utiliser. Acteur profond, il était doué d’une âme assez impressionnable pour bien jouer un rôle dans le drame de la vie politique, qui avait été la grande préoccupation de sa vie. C’était un de ces hommes d’État comme Venise en possédait beaucoup, une de ces intelligences italiennes lucides et fortes, qui était arrivée à ce point élevé de l’horizon de la vie où tout est clair, mais d’une tristesse navrante.

Cependant, sous la sèche enveloppe de ce vieux sénateur, dans cet homme sombre et désabusé par une longue expérience de nos misères, il y avait un recoin mystérieux où s’était réfugié tout ce qui lui restait de vitalité: c’était l’amour de la patrie. Homme politique un peu de l’école de Machiavel, dont le livre fameux n’est, après tout, que la glorification du succès, Marco Zeno avait été élevé dans les préjugés de cette oligarchie pour qui la nation se résumait tout entière dans l’État, et l’État dans les mains d’une minorité choisie. Ce mot abstrait, l’État, était alors pour les hommes politiques ce que le mot âme est encore de nos jours pour certains esprits, un dieu jaloux, silencieux et voilé, qui semble n’avoir créé le monde que pour l’absorber et l’anéantir. Bien que Marco Zeno eût habité la France sous le règne de Louis XV, et qu’il eût vécu au milieu de la phalange philosophique qui s’efforçait de dégager de l’histoire la grande loi du progrès continu de l’esprit humain, il était resté impénétrable à ce qu’il appelait les folles idées des temps nouveaux. Selon lui, le pouvoir devait être toujours le partage des classes élevées de la société, à la condition cependant qu’il fût exercé pour le bien de tous. Il disait souvent que la loi devait être comme le soleil, qu’elle devait éclairer les peuples sans qu’ils y pussent toucher. Pour Marco Zeno comme pour toute l’aristocratie de Venise, la science politique se résumait dans cette formule bien connue: Pane in piazza, e giustizia in palazzo.

Le second des deux interlocuteurs était l’abbé Zamaria, le secrétaire et l’ami de Marco Zeno. Il l’avait suivi dans ses ambassades, et avait partagé toutes les vicissitudes de sa fortune. C’était un tout petit homme écourté, vif, d’un caractère doux et charmant, d’où s’épanchait une gaieté bénigne et presque inaltérable. Son imagination sereine ne réfléchissait que la partie lumineuse et consolante de la vie. Très-versé dans les langues anciennes, sachant presque toutes celles de l’Europe moderne, poëte, philosophe et surtout grand musicien, l’abbé Zamaria réunissait toutes les connaissances de son temps, dont il cachait la profondeur sous le rire d’un enfant. Il appartenait à cette famille d’esprits aimables et fins, de philosophes pratiques aux passions tempérées, aux goûts délicats, aux croyances molles et flottantes, qui se laissent aller au courant qui les entraîne sans projets lointains, sans ambition, goûtant à tous les fruits de la route sans soucis et sans regrets. L’abbé Zamaria était un de ces hommes contenus et sages qui trouvent le bonheur dans la modération des désirs, dans un coin paisible, à côté d’un objet aimable, un de ces joyeux abbés du XVIIIe siècle, plus dévots à la morale d’Horace qu’à celle de l’Évangile, humant la vie piano, piano, et secouant les chagrins comme l’oiseau secoue les gouttes de rosée qui tombent sur ses ailes.

Marco Zeno et l’abbé Zamaria étaient deux caractères parfaitement opposés, qui représentaient assez fidèlement les deux grands éléments de la société vénitienne, c’est-à-dire la minorité oligarchique qui possédait les bénéfices et les soucis de la puissance, et le peuple doux et spirituel qui se berçait mollement sur les lagunes, laissant couler la vie comme une gondole légère sul mare infido. Marco Zeno était veuf depuis longtemps. Une fille unique était l’héritière de sa tendresse et de sa fortune. C’est dans un coin de la villa Cadolce que vivait dans le recueillement le saint abbé dont il a été question au commencement de cette histoire: il était le frère cadet du vieux sénateur.

Le château où s’est passée la scène que nous venons de raconter est celui où avaient été reçus les trois mages dans la nuit de Noël. La jeune personne qui avait accueilli avec tant de grâce l’enfant de Catarina Sarti était la fille du vieux sénateur, et la nièce par conséquent du prêtre vénérable dont Lorenzo avait su toucher le cœur. En entrant dans cette illustre famille vénitienne, le jeune Lorenzo héritait pour ainsi dire de la destinée de son père, qui avait été le client de Marco Zeno, dont la protection s’était étendue sur la veuve, à qui il faisait une pension. Lorsque la fille de Zeno questionna Lorenzo sur le nombre de frères et de sœurs qu’il pouvait avoir, elle ignorait qu’il fût le fils de Catarina Sarti. L’intérêt tout instinctif qu’elle ressentit d’abord pour cet enfant qu’elle voyait pour la première fois prit un caractère plus sérieux lorsqu’elle apprit quels étaient les liens qui existaient depuis longtemps entre le père de Lorenzo et sa propre famille. Admis dans la maison de Zeno sans autre titre que celui d’une bienveillance généreuse, le fils de Catarina Sarti ne tarda point à s’attirer l’affection du vieux sénateur, et surtout celle de sa fille.

Beata, fille unique du sénateur Marco Zeno, pouvait avoir à peu près quinze ans à l’époque où Lorenzo fut reçu dans sa famille. Elle était assez grande pour son âge, d’une taille élancée et fine, dont tous les mouvements trahissaient la distinction de la race. Sa tête charmante, d’une expression à la fois douce et sévère, reposait sur un cou flexible, dont les lignes onduleuses allaient expirer mollement sur des épaules délicates qui tressaillaient à la moindre émotion. Ses yeux étaient d’un noir bleuâtre, ornés de longues et soyeuses paupières qui en tempéraient l’éclat. Son regard profond et tendre, presque toujours enveloppé d’un nuage mélancolique, révélait une âme sérieuse, et son maintien noble, mais un peu sévère parfois, était adouci par les signes d’une bonté compatissante qui lui attirait l’affection respectueuse de ses domestiques et de ses inférieurs. Une chevelure abondante et presque blonde, relevée derrière la tête en un bouquet charmant, contenait une fleur naturelle dont Beata aimait à se parer comme d’un symbole de la jeunesse et de ses espérances. Ayant perdu sa mère de très-bonne heure, Beata avait été élevée sous la surveillance de son père et par les soins particuliers de l’abbé Zamaria. Aussi son instruction, variée et plus forte que ne l’était celle des femmes ordinaires de son pays et de son temps, se ressentait un peu de la pensée sérieuse qui en avait dirigé le cours. Beata connaissait la langue française, qu’elle parlait avec une certaine facilité. On se doute bien que les arts n’avaient point été oubliés dans l’éducation d’une noble Vénitienne. La fille du sénateur dessinait un peu, peignait agréablement, et surtout elle connaissait à fond l’art musical, dont l’abbé Zamaria lui avait révélé les secrets les plus intimes. Sa voix de mezzo soprano, d’un timbre suave et pénétrant, se colorait des plus vifs reflets du sentiment, dont elle savait exprimer les nuances les plus délicates. Ce qui paraîtra assez bizarre, c’est que Beata avait un goût particulier pour le violoncelle, dont elle jouait avec infiniment de grâce. Cette prédilection pour un instrument qui ne semble pas convenir à la délicatesse d’une femme s’expliquait alors par les mœurs de Venise, dont les écoles de musique étaient exclusivement consacrées à l’éducation de pauvres jeunes filles. Celles-ci y apprenaient à jouer de tous les instruments nécessaires pour former un petit orchestre qui servait aux exercices de la maison. Nous aurons l’occasion de faire remarquer plus tard combien cette organisation des conservatoires de Venise a eu d’influence sur le goût musical de la société vénitienne.