—Eh bien! nous causerons de cela plus longuement demain,» reprit la noble demoiselle; et, à un signe gracieux de sa main, les trois mages se retirèrent.

A une petite lieue de La Rosâ, sur la belle route qui conduit de Padoue à Bassano, toute parsemée de hameaux pittoresques, de nombreuses hôtelleries et de riches vergers, se trouvait le charmant village de Cadolce, et dans ce village on remarquait une des habitations les plus délicieuses de la terre ferme. Elle était assise sur le penchant d’une colline, adossée à la lisière d’un bois qui répandait au loin sa fraîcheur et son ombrage tutélaire. Le château, entouré de portiques, était vaste et d’une architecture élégante. Son toit à l’italienne se détachait de la verdure qui l’environnait et s’épanouissait au soleil, comme un caprice de fée. Ce château était du XVIe siècle; il avait été construit par Palladio, avec les débris de vieux monuments de la Grèce. Le château était séparé de la route par un large fossé rempli d’eau et par une longue grille dorée qui laissait entrevoir un riche parterre rempli de citronniers et des fleurs les plus rares, que rafraîchissaient des jets d’eau toujours abondants. Une grande quantité de jolis pigeons et de paons au chatoyant plumage étaient constamment perchés sur le toit du château, qu’ils remplissaient du bruit de leurs cris mélancoliques et de leurs roucoulements amoureux. L’intérieur de ce château répondait à la magnificence de l’extérieur. De grands appartements somptueusement décorés, des tableaux, des statues, une bibliothèque choisie, une chapelle, un théâtre, un nombreux domestique, tout annonçait la résidence d’un grand seigneur. Le village enveloppait le château et s’étendait le long de la route en jolies maisonnettes blanches, habitées par une population laborieuse. Cadolce était le village le plus propre qu’il y eût entre Padoue et Bassano. Ses habitants avaient une grande réputation de jovialité; ils étaient fous de plaisir, et il était passé en proverbe que lorsqu’on s’ennuyait, il fallait aller à Cadolce. Aussi y accourait-on en foule les jours de fête; on y dansait, on y buvait à perdre haleine. L’auberge de la Luna était remplie de bons compagnons qui frappaient sur les tables et brisaient les vitres de leurs dissonances non préparées.

Dans une grande et belle pièce de la villa Cadolce, ornée de vieux portraits de famille, parmi lesquels on remarquait plusieurs doges, deux personnages s’entretenaient paisiblement. L’un de ces personnages, enveloppé d’une longue robe noire, les mains croisées derrière le dos, sa tête blanche légèrement inclinée sur la poitrine, marchait à pas lents et mesurés. De temps en temps il poussait de gros soupirs entremêlés de quelques rares monosyllabes qui semblaient s’échapper avec peine de ses lèvres minces et serrées. «C’est fait, disait-il tout bas, oui, c’est fait de l’indépendance et de la grandeur de Venise.»

Après un long silence, pendant lequel il ne cessait de marcher, il reprit, en élevant la voix et en redressant un peu sa tête sexagénaire: «Cependant, si le sénat voulait m’écouter, nous pourrions voir briller encore quelques beaux jours; nous aurions des alliés, de l’or, et des soldats pour nous défendre.»

Il se tut de nouveau, et, ralentissant sa marche, dont il paraissait fatigué: «Mais, hélas! dit-il, nous sommes vieux, et tout le monde nous abandonne. Les patriciens sont plus corrompus que le siècle où nous avons le malheur de vivre; ils tiennent plus à leurs richesses et à leur lâche oisiveté qu’à l’indépendance de la patrie. Pourvu qu’on les laisse se promener au Broglio et souper dans leurs casini, ils tendront la gorge au destin qu’on leur prépare.

—Il me semble que Votre Excellence s’exagère beaucoup les dangers qui menacent la république, dit l’autre personnage, qui était assis nonchalamment sur un canapé de velours, tenant à la main un vieux bouquin entr’ouvert dans lequel il essayait de lire de temps en temps. Les puissances ennemies de l’indépendance de Venise sont trop occupées de leurs propres affaires pour songer à nous inquiéter.

—Ah! ce ne sont pas les armes des nations intéressées à notre perte que je redoute pour ma patrie, répliqua le premier interlocuteur; c’est l’esprit nouveau qui s’élève de tous les coins de l’horizon. Nos vieilles institutions sont minées par un principe funeste qui échappe à toute surveillance; les provinces s’agitent, les patriciens sont désunis, et les citadins aspirent ouvertement à une réforme de l’État. Il n’est pas jusqu’à nos bons gondoliers qui ne rembrunissent leur visage; ils nous saluent avec moins de respect et ne chantent plus les stances du Tasse avec la bénigne gaieté d’autrefois. Oui, mon ami, nous marchons évidemment à une dissolution de toutes choses.

—Votre Excellence sait mieux que moi que la république est un vieux vaisseau dont la quille plonge trop avant dans le sein des ondes pour carguer ses voiles à la moindre brise. Qu’elle se rassure donc, per Bacco! les lois de Venise sont l’œuvre d’une politique consommée, et Horace semble avoir prévu les événements qui se préparent lorsqu’il dit....

—Abbé, tu te trompes. Horace est assurément un grand poëte, qui a dit des choses admirables sur l’homme et sa destinée; mais, malgré ton savant commentaire, je doute qu’il ait entrevu les événements dont nous sommes menacés. Crois-en ma vieille expérience: nous sommes destinés à voir l’une des plus grandes révolutions de l’histoire. Rien de ce que tu as lu ne peut être comparé à ce que je redoute. C’est un monde qui s’écroule. Venise, qui a bravé tant d’orages, et dont les lois sont l’œuvre du temps et de sa justice, se brisera contre l’écueil que j’aperçois de loin. Je le répète, nous sommes vieux, la vie nous échappe, Venise est une lampe près de s’éteindre et qui ne projette plus qu’une flamme vacillante. On dirait que la nature elle-même participe à cette évolution mystérieuse; car les saisons, et surtout le printemps, ne sont plus ce qu’elles étaient pour nos pères. Oui, oui, mon ami, la terre aussi se refroidit dans l’espace; le soleil se voile de sinistres nuages, et l’homme perd de sa chaleur et de sa douce gaieté. Il ne nous reste plus qu’à mourir dans la miséricorde de Dieu.»