—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussi l’exemple de mon illustre ami, il cavaliere Gluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’Armide, par exemple, est la même que celle de son opéra de Telemaco, qu’il a écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture d’Iphigénie en Aulide. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que l’Alceste et l’Orphée, qu’il a arrangés pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître la partition d’Orfeo[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé, maestro, toutes les belles choses que nous venons d’entendre?—Dans le désir de plaire à Votre Majesté et ,» dit-il en posant la main sur son cœur.»

Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême, a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en faveur de Vénus.

Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans la famille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et surtout dans ceux de Rousseau.

Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames et de cavalieri qui portaient leurs ombrelles et les divertissaient par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie aimable et de doux far-niente, au bas duquel le comte Algarotti a placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:

Vario è il vestir, ma il desir è un solo,
Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.

«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais ombrage, sans souci du lendemain!

La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait de plain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.

«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe entre l’Orfeo de Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustre Tedesco. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant quarante ans.»

Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé à droite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’Orfeo. A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa le cri lamentable d’Euridice! Euridice! ... qui retentissait dans le silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie: Son disperato! ... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:

Che farò senza Euridice?
Dove andrò senza il mio bene?