Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration, paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus qu’à s’écrier avec le poëte:

Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,
Eurydicen toto referebant flumine ripæ.

Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.

Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolut d’aller lui faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en silence.

Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur la cheminée, une image de la Madonna avec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie une grande influence:

«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’unique objet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux, vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est aux cieux.»

«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à la plus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?

«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes de personnes,» comme dit l’Ecclésiaste: soyez prudent et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle du sentiment.

«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la prudence des sages et montrer combien la raison est impuissante à comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos volontés.