«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, car le royaume de Dieu est au-dedans de nous, dit l’Évangile.
«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché, nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent avec sincérité.
«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du sentiment.
«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encore contre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.
Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:
«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges et du Seigneur.»
Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La Rosâ était répandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde était instruit; c’étaient des addio et des souhaits de bonheur à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en limitait l’horizon. L’Angelus venait de sonner au clocher de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait comme un soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et la canzone se terminait par ce refrain mélancolique:
Ahi!... partenza amara!
«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés en moi!»