III
VENISE.
Lorenzo Sarti avait quinze ans lorsqu’il se rendit à Venise avec la famille Zeno, dans le mois de novembre 1790. Le moment était favorable pour visiter cette ville célèbre. Un nombre considérable d’étrangers, surtout d’émigrés français, étaient accourus dans cette métropole du plaisir pour y attendre la solution prochaine, croyaient-ils, de ce grand drame qui devait durer cinquante ans. La présence de ces étrangers, appartenant presque tous à la classe élevée de la société européenne, faisait alors de Venise un foyer d’intrigues politiques et galantes, où les projets de contre-révolution se discutaient au milieu de folles mascarades et de joyeux festins.
La révolution française de 1789 venait d’éclater au milieu de la paix générale et de l’heureuse concorde qui commençait à s’établir entre les peuples et les gouvernements; elle avait tout à coup divisé l’Europe en deux camps ennemis. Généreuse à son début comme une inspiration de sentiment depuis longtemps préparée par les études des esprits éclairés, elle ne tarda point à s’altérer dans son principe et à dépasser le but que lui avaient assigné les vrais besoins de la nation. Après la compression de la classe moyenne et la chute de la monarchie, qui, pendant des siècles, avaient travaillé de concert à cette glorieuse émancipation de la raison publique, la France devint la proie d’une horde de sophistes qui livrèrent la société et la civilisation aux fureurs de la basse démagogie. Ces trois périodes décisives de la révolution française, qui se résument dans l’assemblée constituante, dans la législative et la convention, marquent aussi les différents degrés de sympathie qu’inspira à l’Europe ce grand mouvement national. Il avait épuisé et dépassé les idées les plus hardies du XVIIIe siècle.
L’esprit du XVIIIe siècle, tel qu’il se dégage de l’ensemble de ses travaux et de ses actes, fut un esprit de liberté ayant pour but l’émancipation de la nature humaine. Sous la main du christianisme et la tutelle de l’Église, l’homme n’avait été qu’un instrument de la Providence, un jouet de la grâce, dont il ne lui était pas permis de sonder les voies mystérieuses. Le XVIIIe siècle le relève de cette irresponsabilité aveugle, il brise les sceaux qui fermaient le livre de la vie, et c’est dans la volonté éclairée par la raison qu’il place désormais l’unique point d’appui de notre destinée. Telle est la donnée générale de ce qu’on appelle la philosophie du XVIIIe siècle, qui continue l’œuvre de la Renaissance, dont elle est la conséquence logique. En effet, le mouvement de la Renaissance, si bien caractérisé par Descartes dans son Discours sur la Méthode, s’arrête un instant au XVIIe siècle pour essayer une sorte de compromis avec l’autorité traditionnelle, d’où il ne résulte qu’une réforme timide de la discipline intérieure du catholicisme. Après cet essai infructueux de conciliation, le souffle libérateur reprend de nouveau son cours et renverse tout ce qui lui fait obstacle. Bientôt enfin s’accomplit le glorieux hyménée de l’esprit humain et de la nature prédit par Bacon, et dont il avait préparé d’avance l’épithalame. De ce mariage fécond et si longtemps retardé par la jalousie de l’Église doit naître «une race de géants et de héros qui étoufferont le syllogisme de la scolastique, délivreront le genre humain de l’ignorance et purgeront la terre de toute injustice.» Voilà en quels termes magnifiques le génie de Bacon annonce l’avénement de la science moderne qui inspire tout le XVIIIe siècle, depuis Voltaire jusqu’à Kant.
C’est alors qu’on vit se lever comme par enchantement un groupe d’intelligences vives, audacieuses, pleines de confiance dans les ressources de l’esprit humain dont elles croyaient avoir reculé les bornes, s’attaquant à tous les objets, brisant tous les liens de l’antique discipline, réformant les vieilles méthodes, et dédaignant le passé, qui avait accumulé tant d’erreurs et de si profondes injustices. Les hommes éminents du XVIIIe siècle conçurent le vaste projet de changer la face de la civilisation et de commencer une ère nouvelle. Histoire, législation, finances, politique, morale, littérature, sciences, tout fut remanié et refondu par un principe nouveau qui, partant de la sensation, allait aboutir à la souveraineté de la raison. De là la prodigieuse activité de cette époque mémorable. S’appuyant sur la volonté comme sur un levier dont on avait méconnu la puissance, le XVIIIe siècle s’élance avec ravissement au-devant de l’avenir, où il entrevoit dans un lointain lumineux le règne de la justice et de l’amour. Aussi quelle joie, quels cris d’allégresse, quel enthousiasme s’échappent du milieu de cette folle génération, qui semble sortir d’un cachot et respirer pour la première fois l’air pur et fortifiant de la liberté! Chacun secoue ses langes, chacun dénoue sa ceinture, chacun s’empresse de rejeter la vieille enveloppe, comme un cilice de mortification trop longtemps imposé à la crédulité de l’esprit humain. La vieille société est attaquée de toutes parts, les distinctions de naissance et de fortune font place à celles de l’esprit; on se rapproche, on se réunit, on se répand au dehors, on se livre sans contrainte aux plaisirs aimables de la vie en rêvant au bonheur des générations futures. Tout change, tout se transforme, tout prend un air de fête et de jeunesse. Les arts, la poésie, et surtout la musique, s’empreignent d’une sensibilité plus pénétrante, et les femmes, qui ont joué un rôle si important dans un siècle qui a proclamé que «les grandes pensées viennent du cœur[16],» ne semblent-elles pas accuser la révolution profonde qui se fait alors dans les idées et dans les mœurs, non-seulement en se livrant avec plus d’abandon aux sentiments qui les inspirent, mais aussi en repoussant ces vieux costumes qui emprisonnaient leurs charmes, en revêtant ces robes élégantes aux couleurs joyeuses et printanières, où l’on voyait briller un goût exquis et une fantaisie adorables? Deux mots sacramentels, qui étaient dans toutes les bouches, peuvent résumer l’esprit et les tendances de cette grande époque d’émancipation: le mot humanité, qui fut jeté dans la circulation par un écrivain obscur[17], et qui exprimait admirablement les besoins de justice, d’égalité et de réformes sociales, qui étaient dans le cœur de tous; et le mot nature, par lequel se manifestait le mouvement scientifique qui poussait l’esprit humain à étudier les phénomènes du monde extérieur.
De ce désordre fécond où s’élaboraient les éléments d’une société nouvelle, de cette bruyante insurrection contre le moyen âge et les institutions du passé, il nous est resté un monument curieux, l’Encyclopédie, vaste dépôt de connaissances un peu confuses, mais où s’agite l’esprit divin, comme il s’agitait sur le chaos qui a précédé la naissance du monde. En effet, cette tour de Babel fut élevée par une génération de travailleurs intrépides, qu’animait une foi ardente dans le triomphe de la raison par les progrès de l’esprit humain. L’idée de progrès, c’est-à dire d’une extension successive de nos facultés et de nos connaissances, d’une amélioration de notre destinée, n’est pas sans doute une idée entièrement nouvelle, puisqu’elle résulte du sentiment de notre activité intérieure et du spectacle de l’histoire. Elle a été entrevue par l’antiquité, et il y a plus de deux mille ans le philosophe Xénophane a pu dire: «Non, les dieux n’ont pas tout donné aux mortels, c’est l’homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa destinée.» Cependant l’idée de progrès que saint Augustin, que Vico, Pascal et surtout Leibnitz ont affirmée avec plus ou moins d’évidence, n’a été formulée d’une manière scientifique que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle par Turgot, d’Alembert et Condorcet en France, par Herder et Lessing en Allemagne.
Doué de facultés perfectibles, éclairé par sa raison et servi par sa volonté, l’homme est le maître de sa destinée. Contenu jusqu’alors par de fausses abstractions qui lui avaient caché la vérité des choses, aveuglé par de prétendus principes métaphysiques que lui avait imposés l’autorité jalouse de perpétuer son ignorance, l’homme est parvenu à dissiper ces vains fantômes de la scolastique qui lui dérobaient le spectacle admirable de la nature. Mis en contact direct avec le monde extérieur par ses organes, averti par la sensation de l’existence des phénomènes, il en étudie les lois, et c’est dans ces lois qu’il trouvera le secret de dompter la matière, de l’animer de son souffle et de la faire servir à sa grandeur. La notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dont le germe est resté enfoui dans les limbes de l’instinct, se développera à la clarté de l’entendement, et la conscience, devenue plus délicate et plus rigoureuse, étendra sa juridiction sur un plus grand nombre de rapports. La morale ne sera plus un amas confus de préceptes arbitraires et variables, mais un code de lois précises sanctionnées par la raison et le sentiment. Le dieu mystérieux de la légende, conception remplie de contradictions et de contes fabuleux, fera place à une intelligence suprême, dont l’existence nécessaire sera prouvée par l’ordre de l’univers et les lois de l’esprit humain, et qui couronnera l’édifice de la connaissance au lieu d’en être la négation. Telle est la profession de foi de ce XVIIIe siècle d’où est sortie la révolution de 1789, qui a changé la face de l’Europe et posé les principes d’une nouvelle civilisation. Qu’on lise l’admirable chapitre qui termine le livre de Condorcet, Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, et l’on y trouvera, écrit de la main d’un martyr, le testament d’une génération héroïque qui a cru avec Bacon et les grands esprits de la Renaissance aux miracles de la science que nous voyons s’accomplir sous nos yeux.
Né en France, propagé par les écrits de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon et par l’Encyclopédie, ce mouvement de rénovation se répandit dans toute l’Europe. De tous côtés, on se mit à prêcher l’abolition des vieux abus, à ridiculiser les usages consacrés, à bâtir des utopies qui avaient toutes pour objet la régénération du genre humain. Les souverains les plus jaloux de leur autorité, Catherine de Russie, le grand Frédéric, Joseph II, les rois de Suède, de Portugal et d’Espagne, entraînés par l’esprit du siècle, essayèrent tous d’améliorer l’administration, de simplifier, d’humaniser les lois civiles et criminelles, de dégager l’action du gouvernement des entraves de la féodalité, de répandre l’instruction en conviant les peuples à un meilleur avenir. L’Italie ressentit aussi très-fortement l’influence des idées nouvelles. Cette vieille terre de Saturne, qui a vu s’accomplir tant de révolutions mémorables, était alors gouvernée par des princes débonnaires que la mode du bel esprit philosophique, la douceur des mœurs, la sécurité profonde dont ils jouissaient depuis la paix d’Aix-la-Chapelle, autant que la raison d’État, avaient imbus d’un esprit d’équité qui se manifestait chaque jour par des réformes salutaires. On remarquait le gouvernement économe du Piémont et celui de Parme, où régnait un élève de Condillac sous la tutelle d’un ministre capable et tout-puissant. Beccaria écrivait à Milan son livre hardi Des Délits et des Peines, dont les principes généreux étaient transformés en lois par Léopold, grand-duc de Toscane. Rome voyait s’asseoir sur le siége apostolique un Clément XIV, un Ganganelli, un Pie VI, princes éclairés qui s’efforçaient de mettre la morale de l’Évangile dans la politique; à Naples, dans la patrie de Vico, de Giannone et de Filangieri, qui occupait un poste important dans l’administration, le goût des réformes s’était emparé même du roi Ferdinand IV, qui, pour varier ses plaisirs, avait fondé une sorte de société idéale sur le modèle de la Salente de Fénelon[18].