En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo pour se dégager des étreintes de la prima donna.
Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir. Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacrée à Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère des plaisirs.»
On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit ainsi, entre de joyeux propos et des brindisi provoquants, que les heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.
La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer, chargé de gentildonne et de cavalieri qui venaient respirer la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la fenêtre du camerino, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce court intervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils n’en expriment: Vieni nice, viens respirer le frais sur la lagune, la fresc, aura a respirar. Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaient des lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait d’une douce langueur.
Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles imitaient le tremolo mystérieux, en laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses, les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?
Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écouta d’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir à ce lamento d’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»
A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.
—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»
Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chant che nell’anima risuona. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.
Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui se rapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, des addio et des felice notte à n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient des lazzi où respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.