«Guarda sta furbetta, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de l’œil, come ci fa l’occhietto!

—Ne t’y fie pas, compare, car elle est presque aussi trompeuse que la mer, che il mare infido.

—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier interlocuteur en riant.

Taci, bricone, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans leur nid.

Che bella vita! répondit le premier d’une voix encore plus basse, et qu’ils sont heureux, per Bacco! de pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.

—Et toi, birbante, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’un cannocchiale ou lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai vu cocolare ce matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour le pays du gingembre et de la cannelle!»

Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au naturel cette comedia dell’arte que les Italiens ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation, n’empêchaient pas des conversazioni et des monologues d’un ordre plus élevé.

«Che vita beata! disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’est il paradiso, et nous n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.

—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»

A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des agaceries et des rimproveri aussi légers que l’air qui effleurait les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son introduction du Roi Théodore, ait su rendre il dolce mormorio et le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès le XVIe siècle: «La musique avait véritablement son siége dans notre ville!» (La musica aveva la sua propria sede in questa città!)