Ces barcarolles et ces arie di batello, qui formaient la musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans l’admirable canzone que chante le gondolier au troisième acte d’Otello. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables qui ont cultivé ce genre facile. Tels étaient il Chiozzetto (Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement que le rasoir, et qui au commencement du XVIIIe siècle eut une vogue étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de sorbets et de concerts.

Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà le bisbiglio et les frémissements de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’un traghetto Lorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut comme un rayon de l’idéal.

............Ave
Maria
, cantando; e cantando vanio
Come per acqua cupa cosa grave[29].


IV

FARINELLI ET LES SOPRANISTES.

Pendant que Lorenzo épanouissait sa jeunesse dans le tourbillon de Venise et s’abandonnait aux séductions de la Vicentina, la tristesse de Beata s’accroissait chaque jour, malgré les efforts qu’elle faisait pour étouffer le sentiment qui s’était glissé dans son cœur. Ni les distractions du monde, ni les devoirs qu’elle avait à remplir auprès de son père, dont les préoccupations politiques accablaient la vieillesse, ne parvenaient à affaiblir l’intérêt que lui avait inspiré Lorenzo. Elle avait beau se dire intérieurement qu’une pareille affection ne pouvait avoir de satisfaction légitime et qu’elle serait dans sa vie une source d’amertumes et de douleurs: plus elle sentait avoir raison contre sa propre faiblesse, et moins elle réussissait à s’en guérir. C’est qu’il en est de l’amour comme de toutes les choses belles; rien ne semble le justifier complétement aux yeux de la raison pratique. C’est un élan généreux, un luxe de l’âme qui plaît d’autant plus qu’il paraît inutile, et qu’on s’efforce vainement à lui trouver des titres qui légitiment son empire. Il est parce qu’il est, comme la fleur des champs et le Dieu créateur.

Les dissipations où Lorenzo était entraîné depuis qu’il se trouvait à Venise, les dangers qu’il courait au milieu de tant de séductions, et la jalousie dont Beata ne pouvait se défendre, en voyant un jeune homme, qu’elle avait jusqu’alors conduit par la main comme une fée bienfaisante, échapper à sa tutelle et jouir avidement de l’indépendance qu’il avait conquise, tout cela remplissait son cœur d’une affliction d’autant plus grande qu’elle n’avait personne à qui se confier. Discrète, réservée, attentive à se préserver des regards curieux, elle gémissait en silence sans oser prendre un parti décisif. Les femmes, qui ont une si grande force d’inertie pour supporter les douleurs présentes de la vie, manquent, en général, de l’énergie nécessaire pour les éviter. Elles savent souffrir avec résignation et n’ont pas le courage de repousser la main qui s’appesantit sur elles. Victimes souvent admirables, elles n’osent articuler un mot qui pourrait les sauver. Ce mot suprême, Beata n’aurait pu le dire ni à l’abbé Zamaria, qui en aurait plaisanté comme d’une velléité sans importance, ni à son père le sénateur Zeno, dont elle pouvait craindre d’éveiller la susceptibilité aristocratique. Refoulée ainsi sur elle-même, cette noble fille se consumait dans une lutte douloureuse dont rien ne pouvait la distraire, ni les conseils d’un ami, ni le recours à des consolations d’un ordre supérieur. Nous touchons ici à un point très-délicat du caractère de Beata.