Privée des soins d’une mère qu’elle avait perdue presque en naissant, la fille du sénateur avait été élevée par des subalternes, sous la direction de son père et de l’abbé Zamaria. Dans cette éducation un peu sévére où le zèle des instituteurs avait eu plus de part que l’instinct de la nature, Beata avait puisé une instruction variée, l’habitude de se recueillir et de se rendre compte des actes qu’elle accomplissait. La fréquentation des hommes supérieurs, les livres et le monde qui l’entourait, avaient développé ce penchant à la réflexion, sans altérer ni la modestie de son langage, ni la soumission de son esprit aux règles qui imposent à notre curiosité un frein salutaire. Mais si Beata pratiquait avec mesure les grands principes du christianisme, qui traverse l’histoire de Venise sans jamais absorber sa politique, si elle suivait sans ostentation les offices et les prescriptions de l’Église, si elle admirait la pompe de ses fêtes et la profondeur touchante de ses rites, enfin si elle acceptait sans murmure les usages de son temps et de son pays, c’était bien moins de sa part la manifestation d’une foi naïve que l’effet d’une piété éclairée. La religion contentait son âme sans la dominer; elle s’en exhalait comme un parfum de poésie, et Beata y voyait une discipline nécessaire de la vie, une solution consolante du problème de notre destinée, plus encore qu’une vérité supérieure aux doutes de la raison. Recueillie et aussi chaste par la pensée que dans ses actions, elle ne se rendait pas compte de la nature de ses sentiments sur des questions aussi redoutables. Elle priait, s’humiliait, mais sans trouver peut-être dans l’accomplissement de ce devoir de bienséance publique l’apaisement intérieur qui faisait la force et le bonheur de Catarina Sarti. Mélange de grâce et de tendresse, d’abandon et de dignité, le caractère de Beata répugnait à tout ce qui est extrême, et elle apportait dans toutes ses actions cette réserve pleine de charmes où l’on reconnaissait la fille d’un patricien. Sa religion, qui n’avait rien de bien précis ni d’austère, était comme l’épanouissement d’une âme élevée qui se complaît dans le culte des sentiments aimables; ses prières montaient au ciel comme un encens et se confondaient avec le souffle de l’amour.

Lorsque Beata s’aperçut que Lorenzo était moins assidu à ses études et qu’il passait des journées entières hors du palais, elle fut saisie d’une inquiétude extrême. N’osant pas questionner directement l’abbé Zamaria sur les nouvelles relations qu’avait pu contracter son jeune élève, elle prenait des détours ingénieux pour s’éclairer sur le sujet qui la préoccupait si vivement. Le soir, elle épiait avec anxiété l’arrivée de Lorenzo: si elle ne l’entendait pas marcher dans sa chambre, qui était au-dessus de son appartement, elle était agitée et sonnait sa camériste sous un prétexte ou sous un autre, pour avoir occasion de parler de lui.

«Teresa, dit-elle un soir au moment de se coucher, Lorenzo est-il rentré?

Signora, répondit la camériste sans se douter de l’effet produit par ses paroles, il signor Lorenzino n’a plus besoin qu’on s’inquiète de son sort ni qu’on lui indique son chemin. Il connaît maintenant Venise mieux que vous et moi, et, si jamais il se perd et tombe dans les lagunes, soyez sans crainte, les gentildonne, et surtout la belle Vicentina du théâtre San-Benedetto, iront le pêcher elles-mêmes jusqu’au fond de l’Adriatique.»

Demeurée seule après cette remarque de Teresa, qui avait projeté dans son cœur une clarté sinistre, Beata se sentit défaillir. Elle se jeta sur un canapé qui était auprès de son lit, se couvrit le visage de ses deux mains, et resta comme anéantie par le coup qu’on venait de lui porter. Elle aurait voulu pleurer, mais sa douleur était trop forte pour laisser un passage à des larmes qui l’auraient soulagée. Oh! qu’elle eût été heureuse si elle avait pu s’agenouiller aux pieds d’une madone et lui confier le secret de sa vie!

Le lendemain de cette nuit qui parut un siècle à la noble fille, ne voyant pas Lorenzo à dîner, Beata ne put y tenir davantage. Elle prit un masque, entra furtivement dans un gondole de place, et se mit à parcourir Venise comme une âme désespérée. Où voulait-elle aller? Elle n’en savait rien. Poussée par l’instinct de la jalousie, elle ordonne aux barcaroli de la conduire vers Murano. Elle descend machinalement au casino di San-Stefano, bien étonnée de se trouver pour la première fois dans un lieu aussi suspect. Elle entre toute tremblante dans un camerino, se fait servir quelques rafraîchissements, et s’abandonne à ses tristes pensées. Elle y était à peine depuis quelques minutes, que son attention fut éveillée par un bruit de voix venant du cabinet voisin. Elle écoute en tressaillant, met son masque, s’avance vers la fenêtre, et croit apercevoir Lorenzo avec une femme. Ses yeux se troublent, ses genoux fléchissent, et elle tombe évanouie sur le carreau. Elle se relève cependant d’un bond fiévreux, essaye d’humecter ses lèvres ardentes dans un verre d’eau, et ne peut avaler une goutte, tant l’émotion avait contracté son gosier. L’oreille collée contre la cloison qui sépare les deux cabinets, Beata s’efforce de saisir quelques-unes des paroles échangées entre ses deux voisins; mais sa respiration haletante l’empêche de percevoir autre chose que des sons inintelligibles. Tout à coup il se fait un grand silence. Beata s’en inquiète, revient se placer à la fenêtre du cabinet, et voit Lorenzo dans les bras de la Vicentina! Elle recule à ce spectacle, et se sauve épouvantée, en jetant sur la table sa bourse remplie de zecchini d’or.

Enfermée dans la gondole, Beata fut quelque temps immobile sans dire un mot aux barcaroli qui lui demandaient où il fallait la conduire. «Où vous voudrez,» répondit-elle après un assez long silence. Puis, se reprenant aussitôt: «Non, non, dit-elle, laissez-moi ici; dussé-je y mourir de douleur,» ajouta-t-elle tout bas, répondant à son cœur déchiré. Elle resta ainsi en face du jardin de San-Stefano jusqu’à la nuit, les yeux attachés à la fenêtre où Lorenzo et la Vicentina étaient voluptueusement accoudés. Lorsque les ombres du soir lui eurent dérobé la vue de ce triste spectacle, Beata s’éloigna lentement de ce lieu funeste, comme une colombe blessée aux sources de la vie. Prenant le chemin de Venise, elle s’arrêta un instant au milieu de la mer silencieuse, où son âme brisée exhala ce chant plaintif qui réveilla Lorenzo de son ivresse.

Quelle nuit que celle qui succéda à cette fatale journée! La honte, le remords, l’amour trahi dans ses plus chastes espérances, déchirèrent le cœur de Beata. Rentrée furtivement dans son palais sans que personne se fût aperçu de son absence, elle se jeta sur son lit tout habillée sans répondre un mot aux questions pleines de sollicitude que lui adressait Teresa, sa camériste. «Laisse-moi, lui dit-elle, je n’ai besoin de rien; tu peux te retirer.»

Obéissant à regret à l’ordre de sa maîtresse, dont elle ne pouvait s’expliquer l’état extraordinaire, Teresa resta dans l’antichambre une partie de la nuit à épier le moment où l’on pourrait réclamer ses services. Beata ne pleurait pas. Les yeux fermés et les mains croisées sur sa poitrine, comme si elle eût voulu retenir son cœur prêt à se briser, elle poussait de gros soupirs entremêlés d’exclamations douloureuses, qui seules décelaient l’agitation extrême de son âme. Sa vie, si courte encore, et pourtant si remplie, se déroulait devant elle comme une vision de bonheur évanoui. Elle se rappelait cette belle nuit de Noël où Lorenzo lui était apparu conduit par la destinée, et cette soirée charmante où son frère d’adoption pleurait derrière un citronnier de la villa Cadolce, larmes délicieuses qui avaient éveillé sa pudeur endormie, et qu’elle aurait voulu essuyer de ses baisers! «Mais, se disait-elle au fond de sa conscience troublée, après avoir épuisé tous les griefs de la passion, ne l’ai-je pas rebuté par la froideur de mon maintien? N’ai-je pas refoulé dans son cœur l’aveu d’un sentiment dont ses regards timides me révélaient chaque jour l’existence? N’est-ce pas moi qui l’ai poussé dans l’abîme, quand un mot de ma bouche eût suffit pour l’enchaîner à mes pieds, docile et tremblant? L’amour aurait préservé son innocence des séductions vulgaires dont il est devenu la victime. Pauvre Lorenzo, s’écria-t-elle en sanglotant, c’est moi qui t’ai perdu! Malheureuse que je suis!»

Elle se leva brusquement de son lit après cette involontaire explosion de douleur, et Teresa ne put contenir plus longtemps son inquiétude. «Signora, dit la camériste en ouvrant discrètement la porte de sa maîtresse, pardonnez à mon zèle si je viens vous importuner encore de ma présence. Qu’avez-vous donc, chère maîtresse? continua Teresa, tout attendrie de l’agitation extrême où elle voyait Beata, ordinairement si calme et si sereine. Je ne vous reconnais plus.