—Tu as bien raison de ne plus me reconnaître, répondit Beata en se laissant tomber sur une chaise et en se couvrant le visage de ses deux mains, mouvement qui lui était naturel. Je ne suis plus la même, reprit-elle d’une voix étouffée.
—Oserai-je demander à la signora si le chevalier Grimani est pour quelque chose dans ce changement si extraordinaire?
—Plût à Dieu! volesse il cielo! s’écria Beata avec vivacité; je ne serais pas si à plaindre!»
Effrayée de cette réponse et des soupçons qu’elle fit naître tout à coup dans son esprit, Teresa n’osa plus continuer ses questions, et resta muette devant sa maîtresse désolée. Un long silence succéda à cette scène douloureuse. Beata n’était pas moins étonnée de son aveu involontaire que Teresa de ce qu’elle venait d’apprendre; et ces deux femmes, si différentes et si éloignées l’une de l’autre par le caractère et la condition, confondaient maintenant leur âme dans une préoccupation commune. La passion comme la flamme a besoin d’aliment, et ne peut être longtemps comprimée dans le cœur où elle a pris naissance sans le dévorer ou le briser en éclats. Beata avait laissé échapper le secret de sa vie, que Teresa était bien loin de soupçonner: consternées l’une et l’autre par cette clarté sinistre qui s’était faite tout à coup entre elles, elles semblaient craindre de se regarder en face et de se dire tout haut ce qu’elles éprouvaient. Plongées dans une demi-obscurité propice aux tendres aveux, et dans un silence éloquent qui n’était interrompu que par quelques cris joyeux qui s’élevaient du Grand-Canal comme un dernier écho de la nuit profonde, ces deux femmes, montées comme deux harpes à l’unisson d’un sentiment presque analogue, formaient un de ces doux et mystérieux accords qui absorbent les dissonances de l’âme en laissant subsister le contraste des caractères. La douleur de Beata, les tristes pressentiments et la sollicitude de Teresa pour sa noble maîtresse, se peignaient dans leurs regards, dans l’accablement et la molle langueur qu’exprimaient leurs attitudes diverses. Rossini seul, dans le duo du premier acte d’Otello entre Desdemona et sa confidente, a su traduire, dans un ensemble exquis, cette mélancolie touchante de l’amour qui ne peut se contenir et qui cherche dans les épanchements de l’amitié un aliment à sa propre douleur:
Quanto son fieri i palpiti,
Che desta in noi l’amor!
Quelque temps après cette fatale journée de Murano et la scène douloureuse qui l’avait suivie entre Beata et Teresa, Lorenzo prit une résolution qui n’était pas moins hardie que son émancipation précoce. Honteux de sa chute et plus épris que jamais de la femme supérieure qu’il avait outragée en s’abandonnant à de faciles voluptés qui avaient déposé dans son cœur une amertume ineffaçable, il conçut la pensée de se jeter aux pieds de sa bienfaitrice et d’implorer son pardon; mais, en réfléchissant à ce projet assez audacieux qui lui était inspiré par son amour, par le respect et la reconnaissance qu’il devait à Beata, il comprit, non sans peine, qu’une pareille démarche de sa part laisserait supposer que la noble fille du sénateur Zeno avait pu s’inquiéter de sa conduite et en blâmer les irrégularités. La contenance de Beata à son égard, la froideur de son maintien, les rares paroles qu’elle daignait lui adresser, n’étaient-elles pas des signes évidents de son indifférence pour le fils de Catarina Sarti, dont elle avait bien pu s’occuper un instant dans les loisirs de la villégiature, mais qui ne pouvait pas fixer son attention au milieu des grandeurs et des plaisirs de Venise? Dans cette perplexité cruelle, entre la crainte d’essuyer un affront qui aurait humilié son orgueil et l’amour dont la voix impérieuse soulevait son cœur à la hauteur de son ambition, Lorenzo transigea avec sa première idée, et dans un moment de transport et de fiévreuse impatience, il écrivit à Beata la lettre qu’on va lire:
«Signora, permettez à un malheureux qui ne saurait vivre plus longtemps sous le poids de votre disgrâce, d’implorer son pardon et de vous demander ce qui a pu lui attirer un châtiment si rigoureux! O vous, ange consolateur, qui avez tendu à ma pauvreté une main si généreuse, ayez encore pitié de moi et sauvez mon âme, après avoir soustrait mon corps aux vicissitudes de la fortune! Que vos regards pietosi ne se détournent plus de moi! Ne repoussez pas les hommages et la reconnaissance d’un cœur plein de votre image, et dont le plus grand crime est de trop vous adorer. Si quelques irrégularités de ma conduite ont mérité votre désapprobation, si ma présence dans votre palais vous est importune, parlez, signora, ordonnez, j’expierai mes fautes, j’obéirai à vos ordres, et je retournerai auprès d’une mère chérie dont j’ai pu oublier, hélas! la tendre affection. Noble femme, Beata, pleine de grâce et de douce majesté, achevez votre œuvre, ne repoussez pas dans l’abîme une âme qui aspire à votre lumière, et soyez pour moi comme cette divine créature dont parle le poëte de l’expiation et du paradis:
A noi venia la creatura bella
Bianco vestita e nella faccia quale
Par tremolando mattutina stella[30].»
Cette lettre, si remplie d’exaltation juvénile, et qui exprimait assez heureusement les sentiments et les tendances d’esprit de notre adolescent, fut remise par lui à Teresa, mais avec une gaucherie timide qui éveilla la malice de la soubrette.
«D’où vient cette lettre? demanda Teresa d’un ton ironique et avec cette jalousie secrète d’une femme et d’un subalterne qui voit un parvenu occuper le cœur de sa maîtresse.