—Que t’importe? dit Lorenzo, dont la fierté était si facilement irritable. Fais ton devoir, et n’en demande pas davantage.

—Voyez-vous ce bambino! dit Teresa tout bas en elle-même après le départ de Lorenzo, qui s’était éloigné sans attendre sa réponse: il fait déjà il padron della casa.» Teresa, qui était après tout une assez bonne fille fort attachée à sa maîtresse, déposa la lettre de Lorenzo sur la toilette de Beata, ne voulant pas la remettre elle-même, pour éviter un embarras et des explications qui répugnaient au caractère réservé de la gentildonna.

Beata lut cette lettre le soir en se couchant et ne put contenir d’abord l’expression de sa surprise et de son ravissement. «Il a osé m’écrire, s’écria-t-elle avec une joie adorable, il m’aime, il est digne de moi! O Dieu puissant de l’amour et des nobles âmes, tu n’es donc pas un vain nom? dit-elle en pressant la lettre sur son cœur et les yeux remplis de douces larmes. Lorenzo, cher Lorenzo, non, je ne te repousserai pas, tu ne quitteras pas ce palais où tu fais la joie de ma vie. Tu seras ici, toujours à côté de moi, et puissé-je être la stella mattutina qui éclairera les jours fortunés! O le bien-aimé de mon cœur, cher et beau Lorenzo, tu seras à moi!...» En proférant ces paroles avec une gaieté enfantine, Beata changea tout à coup de visage. Elle jeta la lettre sur sa table de nuit et murmura entre ses lèvres: «Malheureuse que je suis! Et mon père, que dirait-il s’il apprenait jamais que sa fille unique et chérie a le cœur rempli d’une passion funeste? Donnerai-je à sa vieillesse le triste spectacle d’une affection si contraire à ses idées et à ses préjugés, que je dois respecter? N’est-ce pas assez que, sous les prétextes les plus frivoles, je retarde de jour en jour mon alliance avec le chevalier Grimani, qui est, après le salut de l’État, le plus cher de ses vœux? Mon âge, ma naissance, le bonheur de mon père et l’intérêt de la république, ne sont-ils pas des obstacles insurmontables à la réalisation de mon rêve insensé?»

Retombée ainsi dans la perplexité de ses sentiments, poussée par l’amour et contenue par le devoir et les bienséances, Beata ne changea presque pas de conduite. Si son maintien avait quelque chose de moins sévère, et si, dans ses regards attendris, on pouvait lire l’intérêt toujours croissant que lui inspirait Lorenzo, elle ne fut pas moins avare de ses paroles et laissa la lettre sans réponse. Cette lutte intérieure, qui minait chaque jour la santé de Beata, échappait complétement à l’inexpérience de Lorenzo. Il ne savait comment s’expliquer le silence obstiné de Beata et la réserve de ses manières, qui impliquaient le dédain ou la désapprobation de la démarche qu’il avait osé faire. S’étant assuré que Teresa avait remis exactement la lettre, il passa tour à tour de l’abattement à l’espérance, épiant un regard de Beata qui pût lui révéler sa destinée et mettre fin à la cruelle incertitude qui l’agitait.

Une grande fête ou accademia devait avoir lieu, sous peu de jours, au palais Grimani. Le prétexte de cette accademia, où était invitée toute la haute société de Venise, était l’anniversaire de la naissance de Galuppi, compositeur illustre dont l’abbé Zamaria devait prononcer l’éloge; mais en réalité la fête était donnée à l’intention de la famille Zeno et surtout en l’honneur de Beata, dont le chevalier Grimani cherchait à gagner les bonnes grâces en luttant contre la résistance silencieuse qu’elle opposait à l’union projetée, depuis quelques mois, par les deux familles. Le vieux palais Grimani était situé sur le Grand-Canal, en face du palais Mocenigo. Œuvre remarquable de Ludovico Lombardi, il était d’un style plus sévère que le second palais Grimani, appartenant à une autre branche de la même famille, joyau de la plus rare élégance, sorti des mains de l’ingénieur et architecte véronais Sammicheli. L’architecture est celui de tous les arts qui constate avec le plus d’évidence la civilisation d’un peuple. Suscité par un besoin impérieux de la vie, il se développe, grandit avec cette civilisation, et porte le double témoignage de la réalité primitive et des transformations que le temps et le goût lui ont fait subir. A Venise surtout, la nature particulière du sol et les événements politiques qui donnèrent naissance à cette société miraculeuse, imprimèrent à l’architecture un caractère indélébile de solidité et d’élégance fastueuse qu’on ne retrouve nulle part ailleurs au même degré. Deux grandes époques peuvent se remarquer dans l’histoire de l’architecture vénitienne: l’une qui commence avec la république même et dont l’église de Saint-Marc, bâtie au Xe siècle, est le plus curieux monument; puis la Renaissance, où l’on vit surgir comme par enchantement la plupart des magnifiques palais qui garnissent les deux rives du Canalazzo. Dans la première époque, on voit régner l’influence de la Grèce antique, celle de la Grèce chrétienne et du monde oriental, qui se reconnaît non-seulement dans la basilique de Saint-Marc, construite sur le modèle de Sainte-Sophie de Constantinople, mais sur d’autres monuments qu’il est inutile de citer ici. La seconde époque, qui a sa date aux XVIe siècle, est le produit de cette ère glorieuse de rajeunissement et d’immortelle émancipation. C’est alors que Sansovino, Palladio, Sammicheli, Scamozzi, Antonio da Ponte, qui a construit le Rialto, fra Giocondo, à qui on doit le Fondaco dei Tedeschi[31], c’est alors, disons-nous, que ces grands artistes, animés tous par l’esprit nouveau qui réjouissait le monde, firent de Venise un lieu d’enchantement et

Del genio uman la più sublime figlia,

comme l’a qualifiée Alfieri.

La famille Grimani, une des plus illustres de la république, était particulièrement connue par son goût et la protection généreuse qu’elle avait toujours accordée aux arts pendant le cours de sa longue prospérité. Non moins ancienne que la famille Zeno, elle comptait aussi dans ses annales domestiques trois doges, deux cardinaux, un grand nombre de procurateurs de Saint-Marc, d’ambassadeurs et de personnages considérables qui, presque tous, s’étaient fait remarquer par l’éclat et la magnificence des habitudes. C’est à un Grimani qu’avait appartenu ce fameux bréviaire enrichi d’or et de pierres précieuses où les peintres flamands qui vinrent à Venise vers le milieu du XVe siècle, Hemmelinck de Bruges, Gérard de Gand et Livien d’Anvers, déposèrent les premiers germes de l’alliance antique et encore mystérieuse qui a existé entre la patrie de Titien et celle de Rubens. C’est également au cardinal Domenico Grimani qu’appartenait la riche bibliothèque du couvent Sant-Antonio qui fut brûlée en 1687. La famille Grimani avait fait construire trois théâtres à ses frais, et c’est sur le théâtre particulier du palais Grimani que fut représenté le 25 avril 1569 i Pazzi amanti, un des premiers opéras bouffons que mentionne l’histoire. Du reste toutes les grandes familles vénitiennes avaient le goût des choses de l’esprit, et considéraient comme un devoir de leur haute position de protéger les arts qui relèvent et embellissent la vie. Leurs palais étaient de véritables académies où la peinture, la poésie, l’art dramatique et surtout la musique, concouraient à l’éclat de l’existence, dont les nobles faisaient un moyen de gouvernement. Parmi les protecteurs les plus zélés de l’art musical, qui fut toujours si florissant à Venise, nous pouvons citer Sébastien Michele, ami de Pierre Aaron, l’auteur célèbre du Toscanello della musica, qui a précédé Zarlino dans la théorie du contre-point; Cornaro, évêque de Padoue sur la fin du XVIe siècle, qui attira dans la cathédrale de cette ville les meilleurs chanteurs et instrumentistes de son temps; Veniero, qui, pour se distraire de la goutte qui le tourmentait, faisait venir chaque jour autour de son lit de douleur une brigata d’habiles musiciens; un autre membre de la famille Cornaro, qui, ambassadeur à Vienne dans les premières années du XVIIIe siècle, protégea Porpora et la jeunesse d’Haydn; Contarini, qui, dans sa villa de Piazzola, avait un théâtre charmant où l’on jouait l’opéra tout l’été; enfin Andrea Erizzo, dont la villa délicieuse de Pontelongo était le rendez-vous des meilleurs dilettanti et des virtuoses les plus célèbres de l’Italie.

Il était également dans les habitudes des grandes familles vénitiennes d’avoir à leur service un compositeur renommé pour diriger leur chapelle particulière et présider aux fêtes qu’elles donnaient souvent dans leurs somptueux palais. Galuppi avait été l’organiste de la famille Gritti; il avait été aussi l’ami et le commensal de la famille Grimani, qui le considérait comme un client de la maison. L’anniversaire de sa naissance était donc le prétexte de l’accademia qui devait avoir lieu sous peu de jours au palais Grimani, et où l’abbé Zamaria, qui avait beaucoup connu Galuppi, devait lire un éloge de l’illustre maestro que Venise pleurait encore. Cent jeunes filles choisies dans les quatre scuole, l’Ospedaletto, i Mendicanti, gl’Incurabili et la Pietà, plusieurs chanteurs et instrumentistes de la chapelle Saint-Marc, devaient exécuter, sous la direction de Bertoni, un choix des meilleurs morceaux de Galuppi. Toute la société de Venise, les Pisani, les Foscarini, les Contarini, les Balbi, les Malipieri, les Zustiniani, les Cornaro, les Loredano, les Capello, noms illustres qui sont l’histoire vivante de la république, se trouvaient à cette réunion à côté du sculpteur Canova, du poëte élégiaque Lamberti, de Mazzola, auteur du poëme ingénieux i Cavei di Nina (les cheveux de Nina), de François Gritti, auteur de charmants apologues pleins de gaieté et de finesse, parmi lesquels on distingue la Briglia d’oro (la bride d’or), de Pierre Buratti, autre poëte vénitien, non moins exquis et non moins joyeux que les précédents, et dont M. Perruchini a mis en musique, de nos jours, presque toute l’odyssée de concetti amorosi.

Oh! le ravissant spectacle qu’offrait alors le salon du palais Grimani, rempli de si grands noms et de si belles dames nonchalamment assises, causant, riant, jouant de l’éventail et cachant derrière ce masque mobile de la coquetterie les sourires, les œillades et les mines les plus expressives et les plus délicieuses! La naissance, l’esprit, l’art et la beauté, se trouvaient représentés dans cette réunion d’élite, où Beata ressortait comme une rose mystique qui attirait invinciblement le regard et répandait autour d’elle un parfum de poésie divine. Qui aurait dit alors, en voyant ces groupes animés, ces gentildonne éclatantes, ces beaux seigneurs, ces artistes, ces poëtes et ces chanteurs insouciants et enivrés de la vie, qu’un coup violent de la destinée viendrait bientôt renverser la barque séculaire qui les portait sur l’onde azurée? Il n’y avait que le vieux sénateur Zeno qui, assis dans un coin du salon où il était entouré de sa fille et du chevalier Grimani, portât sur son front vénérable l’expression d’une noble tristesse.