Dans un groupe des plus animés, on voyait s’agiter, comme une branche d’aubépine en fleur au milieu d’un frais buisson, la longue et belle chevelure noire d’une jeune femme qui tournait en tous sens des regards avides et curieux. Chargés de fleurs et de parfums, ces cheveux, qui se déroulaient en tresses vigoureuses, retombaient sur un cou gras, onduleux, et parsemé d’un léger duvet qui trahissait un sang généreux. Un sourire, qui était plutôt l’expression de la santé et du bien-être que l’indice d’un esprit malicieux, s’égayait sur ses lèvres humides et toujours entr’ouvertes, comme un rayon de soleil sur des gouttes de rosée matinale. Vêtue d’une robe de brocart semée de joyeux dessins, elle tenait à la main un riche éventail dont elle jouait avec maestria, en l’ouvrant et en le fermant avec fracas. Sur cet éventail, qui était un objet d’art assez curieux, on avait reproduit une scène galante tirée d’une comédie vénitienne, et dans laquelle on voyait une gentildonna entourée d’un cercle de zerbinotti ou petits maîtres, qui la lutinaient de leurs propos agaçants. Cette jeune femme très à la mode, à qui Lorenzo avait été présenté par l’abbé Zamaria dès son arrivée à Venise, s’appelait Hélène Badoer. Elle était mariée depuis quelques mois seulement, et son mari avait complétement disparu derrière l’épanouissement radieux de sa belle épouse. D’une stature plus forte que délicate, avec deux grands yeux noirs ardents et peu discrets, un visage rayonnant, où l’ombre d’un souci ne pouvait se fixer, des bras somptueux que terminait une main blanche et potelée, Hélène Badoer ressemblait à ces types de femmes vénitiennes qu’on voit dans les tableaux de Titien et de Paul Veronèse. Excellente musicienne, possédant une voix de soprano étendue et très-sonore, elle chantait avec plus de brio que de sentiment, et dans ses manières, dans ses goûts comme dans les instincts naïfs de sa nature, Hélène Badoer exprimait les attraits et le contentement de l’existence. Elle gazouillait comme un oiseau, et les syllabes amorties tombaient de ses lèvres de rose comme des gouttes de miel qu’on eût voulu recueillir dans une coupe d’or. Aussi ne répondait-elle aux mille propos aimables qu’on lui adressait que par quelques paroles insignifiantes, accompagnées d’une petite toux à pulsations légères, qui faisaient résonner sa poitrine sonore et rebondir ses hanches voluptueuses. Plus passionnée qu’intelligente, et moins accessible aux séductions de l’esprit qu’à celles de la beauté extérieure, Hélène Badoer ne pouvait voir un homme élégant et bien tourné sans le regarder curieusement et tressaillir, comme tressaille une fleur à l’apparition du jour. Ce n’est pas que les mœurs et la conduite de cette charmante créature eussent jamais été l’objet d’aucune observation maligne; si elle était coquette et cherchait à exercer la puissance de ses charmes sur les hommes qui l’entouraient constamment, c’était bien moins de sa part le désir de nouer une intrigue que le besoin de satisfaire les instincts de sa nature galante. Elle aimait le monde et ses tourbillons enivrants, elle aimait les joies et les fêtes de la vie. C’était une Grecque légèrement modifiée par le christianisme qu’Hélène Badoer, c’est-à-dire une Vénitienne pure et sans mélange.

Lorenzo avait été fort bien accueilli par Hélène Badoer lors de son arrivée à Venise. Présenté par l’abbé Zamaria, il allait souvent faire de la musique avec elle, l’accompagnait au clavecin et se montrait tout fier de la familiarité aimable avec laquelle on le traitait. Plusieurs fois il s’était même enhardi jusqu’à saisir et porter à ses lèvres la petite main blanche qu’elle posait volontiers sur son épaule en signe d’un affectueux abandon, et, bien que ce témoignage de galanterie respectueuse fût dans les usages de la société polie de Venise, ce n’en était pas moins, de la part de Lorenzo, un acte assez significatif d’émancipation précoce. Hélène Badoer fut d’abord pour notre adolescent une agréable diversion à son amour pour Beata, une sorte de dérivatif de la séve qui surabonde dans la jeunesse chaste et recueillie. Cependant, depuis qu’il avait rencontré la Vicentina chez le célèbre Pacchiarotti, Lorenzo avait un peu délaissé la belle gentildonna, qui, l’apercevant au palais Grimani pour la première fois depuis son mariage, lui dit avec gaieté: «Signor Lorenzo, est-ce que vous composez un opera buffa ou un opera seria, qu’on ne vous voit plus au palais Badoer? Que c’est mal d’abandonner ainsi ses amis pour des infidèles peut-être! ajouta-t-elle avec malice et en fixant ses regards avides sur Lorenzo, dont la contenance était assez embarrassée. Si vous étiez venu me voir ces jours-ci, continua-t-elle, je vous aurais prié de me faire répéter un air de Galuppi que je dois chanter ce soir. J’ai été forcée d’avoir recours au vieux Grotto, qui m’a fort ennuyée de ses jérémiades sur la décadence de l’art. Tous ces vieux maîtres s’imaginent que la bonne musique et le bel art de chanter ont disparu de la terre avec leur jeunesse, dont ils voudraient nous faire porter le deuil. Io me ne rido! je me moque bien de ces lamentations égoïstes, et je leur préfère de beaucoup celles que Lotti a mises en musique et qu’on chante une fois tous les ans à San-Geminiano.»

Un éclat de rire suivit cette boutade d’Hélène Badoer et s’éleva du groupe de beaux esprits qui l’entouraient, comme le gazouillement d’une troupe d’oiseaux voletant autour d’un rosier en fleurs. Lorenzo était sur les épines d’être forcé de prêter l’oreille à ces vains propos, tandis que son cœur était tout rempli de Beata, qu’il voyait causer familièrement avec le chevalier Grimani. Il craignait d’ailleurs de paraître trop bien dans les bonnes grâces d’Hélène Badoer, dont le caractère était si différent de celui de Beata. Aussi ces deux femmes n’avaient-elles aucun goût l’une pour l’autre, et ne se voyaient, par convenance, qu’à de rares intervalles.

Un grand bruit qui se fit tout à coup à l’extrémité du salon vint interrompre cet aparté joyeux et délivrer Lorenzo de ses angoisses: c’étaient les jeunes élèves des scuole qui faisaient leur entrée et se plaçaient sur une estrade qu’on avait dressée pour la circonstance. Vêtues d’un uniforme très-simple, qui indiquait l’établissement auquel elles appartenaient, et précédées d’une dame respectable qui les surveillait, elles s’assirent sur des banquettes en velours rangées en amphithéâtre. Deux orchestres peu nombreux étaient composés l’un des instrumentistes de la chapelle ducale, l’autre de jeunes filles qui jouaient du violon, de la viole, du violoncelle, de la contre-basse et même de plusieurs instruments à vent. Ces orchestres étaient placés au milieu de l’estrade, en face de Bertoni, qui les dirigeait. Parmi les élèves de l’école des Mendicanti, on remarquait la Vicentina, qui n’avait eu garde de manquer une si belle occasion de se trouver avec Lorenzo, car ils ne s’étaient pas revus depuis la journée de Murano. Grotto, Pacchiarotti et Furlanetto étaient aussi parmi les auditeurs de cette accademia, consacrée à l’un des plus heureux génies de l’école vénitienne.

Le compositeur dont l’abbé Zamaria allait prononcer l’éloge, Baldassaro Galuppi, surnommé il Buranello, parce qu’il était né dans l’île de Burano en 1703, fut élève de Lotti; mais il n’est pas sorti de l’école degl’Incurabili, comme l’ont affirmé à tort quelques biographes, puisque les scuole de Venise n’admettaient que des filles. Tout jeune encore, il s’essaya dans la musique dramatique, et se fil remarquer par la vivacité et le naturel de ses heureuses inspirations. Nommé maître de chapelle de l’église Saint-Marc, où il succéda à Saratelli en 1762, directeur de l’école des Incurables quelques années après la mort de l’illustre Lotti, son maître, Galuppi dut à sa grande renommée d’être appelé à la cour de Russie par l’impératrice Catherine II. De retour dans sa patrie, en 1768, il ne la quitta plus jusqu’à sa mort, arrivée dans le mois de janvier 1785. C’était un homme vif, plein d’esprit et de bonne humeur, que Galuppi. Sa taille mince, sa petite figure fine, blanche et osseuse, ressortaient au milieu de sa nombreuse et belle famille. Adoré de ses jeunes élèves des Incurables, fort recherché dans le monde, qu’il amusait par ses saillies et un talent remarquable sur le clavecin, entouré d’aisance et d’une haute considération, Galuppi vécu heureux en conservant jusque dans son extrême vieillesse la gaieté, le brio et le feu qui caractérisent ses compositions. Burney, qui le vit à Venise en 1770, en parle avec beaucoup d’intérêt, et la définition qu’il lui attribue de la bonne musique peut être considérée comme la qualification du génie vénitien lui-même. «La bonne musique, disait Galuppi, consiste dans la beauté, la clarté et la bonne modulation.» N’est-ce pas aussi par la beauté des formes, par la clarté du plan et la bonne modulation, c’est-à-dire le coloris, que se distinguent les chefs-d’œuvre de la peinture vénitienne?

Galuppi a écrit des opéras seria, des oratorios, divers morceaux de musique religieuse pour la chapelle Saint-Marc, et surtout un nombre considérable d’opéras buffa, où son imagination riante et facile était particulièrement à l’aise. Ce n’est pas que la distinction des genres soit bien tranchée dans l’œuvre de Galuppi, et que le style de ses oratorios et de ses opéras sérieux, par exemple, diffère beaucoup de celui de ses opéras bouffes; il règne dans toute sa musique, comme dans les tableaux de Tiepoletto, son compatriote et son contemporain, une sorte de lumière blonde et souriante, qui n’est pas toujours en harmonie avec la gravité du sujet. D’ailleurs cette puissance de transformation, qui peut passer tour à tour du grave au doux et du plaisant au sévère, n’est dans les arts que le partage de quelques génies souverains. C’est donc dans le genre comique et de demi-caractère que le joyeux Buranello, comme on l’appelait à Venise, a particulièrement réussi, et cela n’a rien de surprenant, puisque l’opéra buffa est presque né à Venise, vers le milieu du XVIe siècle. On peut en trouver les germes dans les madrigaux burlesques de Jean Croce, surnommé il Chiozetto, qui vivait à la fin du XVIe siècle; dans l’Anfiparnasso o comedia armonica, d’Horace Vecchi, et surtout dans l’opéra que nous avons déjà cité: I Pazzi amanti, qui fut représenté au palais Grimani en 1569.

Comme directeur de l’école degl’Incurabili, dont la belle église, qui n’existe plus de nos jours, était l’œuvre d’Antonio da Ponte, Galuppi composa sur des paroles latines de Pierre Chiari un grand nombre d’oratorios qui eurent beaucoup de succès. Sa Maria Madalena, à six voix, fut exécutée aux Incurables en 1763, pour servir d’introduction au fameux Miserere de Hasse, qui avait été également directeur de cette école au commencement du XVIIIe siècle. Daniel dans la fosse aux lions fut exécuté en 1773. Galuppi avait divisé cette composition en deux chœurs, et on y avait surtout remarqué le chant du prophète plongé dans la fosse, qui formait un contraste saisissant et très-dramatique avec celui du roi. L’année suivante, en 1774, il composa Tres pueri hebraei in captivitate Babylonis, où le cantique des trois Hébreux excita l’enthousiasme des auditeurs. Le dernier oratorio que Galuppi écrivit pour cette école, qui eut un si grand éclat sous sa direction, c’est Moïse de retour du mont Sinaï, qui fut exécuté en 1776. A l’arrivée à Venise du pape Pie VI, en 1783, on chanta aux Incurables, devant Sa Sainteté, une cantate de Galuppi: Il Ritorno di Tobia, dont les paroles italiennes étaient de Gasparo Gozzi. Lotti, Marcello et Galuppi sont les trois grands compositeurs vénitiens du XVIIIe siècle.

Lorsque l’abbé Zamaria eut fini de lire son éloge de Galuppi, qui fut souvent interrompu par les acclamations enthousiastes de l’assemblée, et qui lui valut cette haute approbation du sénateur Zéno: «Tu m’as ému jusqu’aux larmes, cher abbé, en parlant si dignement d’un enfant et d’une gloire de Venise!» les jeunes filles des scuole chantèrent avec un ensemble parfait ce cantique des trois Hébreux dont nous venons de parler. Elles étaient divisées en deux chœurs qui se répondaient l’un à l’autre, et que rattachait ensemble un récit chanté, dans l’origine, aux Incurables avec un immense succès par la Serafina, une des meilleures élèves du Buranello. C’est la Vicentina qui fut chargée de cette partie du coryphée biblique, et elle ne manqua pas de l’embellir d’exclamations et de portamenti ambitieux qui firent tressaillir Pacchiarotti sur sa chaise curule. Poveretto me! s’écria tout bas le vieux sopraniste désespéré, en levant au ciel ses mains desséchées comme du parchemin; mais la prima donna était trop préoccupée de Lorenzo, qu’elle ne perdait pas un instant de vue, pour prendre garde aux gestes et aux regards effarés que Pacchiarotti échangeait avec Grotto, son voisin. Elle voulait avant tout briller, avoir du succès, et susciter dans le cœur de son jeune amant l’ambition de partager son sort et sa gloire.

Après d’autres morceaux d’ensemble exécutés par les chœurs et les deux orchestres, réunis sous la conduite de Bertoni, l’abbé Zamaria, tout guilleret et plein d’empressement, vint offrir la main à la belle Badoer et la fit monter sur l’estrade en lui présentant un cahier de musique orné de faveurs bleues et roses. Ce cahier contenait un air de soprano d’un opéra buffa de Galuppi, la Calamita dei cuori (le malheur des cœurs), tout rempli de gorgheggi et de caprices mélodiques d’un raffinement ingénieux. L’air fut accompagné par l’orchestre des jeunes filles, composé des meilleurs élèves della Pietà, et consistant dans le quatuor, une contre-basse, un cor, un basson et un hautbois. Il fallait entendre comme la voix splendide et facile d’Hélène Badoer se déroulait avec aisance et tombait de point d’orgue en point d’orgue, pareille à une cascade d’eau limpide qui reflète dans ses lames écumantes les mille caprices de la lumière! Elle accompagnait ses trilles, ses gammes et ses arpéges scintillants de petites mines, de vezzi amorosi et d’œillades assassines qui étaient bien en harmonie avec ces paroles, d’un goût un peu risqué:

Noi altre femine,
Che siamo dritte,
Vogliamo gli uomini
Un poco storti.
Per le consorti
Non suono buoni
Quei dottoroni
Que fan zurlar[32].