«Il avait alors trente et un ans, étant né à Naples le 25 janvier 1705. D’une figure charmante, grand, élancé, plein de grâce et de distinction, sa personne ajoutait au prestige de la plus belle voix de soprano qui ait jamais existé. Elle avait une étendue de presque trois octaves, depuis le do au-dessous de la portée jusqu’à son homonyme supérieur, et cet immense clavier de notes aussi pures que le cristal était d’une égalité parfaite. Aucune difficulté, aucun artifice de vocalisation ne lui était impossible: il accomplissait les tours les plus scabreux et les plus intrecciati, le sourire sur les lèvres, et sans que son beau visage trahît jamais l’effort. Son trille était lumineux comme celui de l’alouette, et sa respiration si longue et si puissante, qu’aucun instrumentiste ne pouvait lutter avec lui. Tout le monde sait que lorsque Farinelli débuta à Rome en 1722 dans un opéra de son maître Porpora, il soutint, contre un trompette allemand fort célèbre, un assaut de ce genre qui excita l’enthousiasme de ce public atrabilaire et capricieux, dont j’ai eu tant à me plaindre. Dans un air avec accompagnement de trompette obligé, que Porpora avait composé expressément pour la circonstance, il y avait un point d’orgue sur une note culminante qui, après avoir été attaquée, insensiblement enflée, et longtemps suspendue dans l’espace par la trompette, fut reprise par le chanteur avec tant de grâce, d’éclat et de vitalité, qu’après de nouveaux efforts, l’instrumentiste dut s’avouer vaincu. Porpora ménagea encore à son élève chéri un triomphe de ce genre à son début à Londres en 1734, où il éclipsa non-seulement Senesino et Carestini, le chanteur favori de Haendel, mais aussi la Cuzzoni et la délicieuse Faustina. A ces dons de la nature, à ces miracles de bravoure d’un gosier incomparable où il n’a été surpassé que par Caffarelli, il joignait une sensibilité exquise, un goût si pur et un style si élevé, qu’il n’y a que Pacchiarotti qui l’ait égalé de nos jours dans cette partie morale de l’art de chanter. Ah! signori, s’écria Grotto avec émotion en se frappant le front de ses deux mains comme pour en faire jaillir des souvenirs ineffaçables, il fallait lui entendre dire: Pallido è il sole et Per questo dolce amplesso, deux airs de Hasse, que le roi d’Espagne Philippe V se faisait chanter tous les soirs, pour avoir une idée de ce virtuose admirable qui aurait charmé les anges du ciel!
«Dégoûté de la carrière dramatique pour laquelle je ne me sentais plus de vocation, j’acceptai avec empressement la proposition que me fit Farinelli de le suivre en Espagne en qualité d’accompagnateur; car, bien qu’il fût assez habile claveciniste, il n’aimait point à s’accompagner lui-même en public. Nous arrivâmes à Paris dans les derniers jours de l’année 1736. Farinelli fut aussitôt mandé à la cour de Versailles, où il chanta devant le roi Louis XV, qui fut si émerveillé de son talent, qu’en témoignage de sa satisfaction il lui envoya son portrait enrichi de diamants. Quatorze ans après, en 1750, Caffarelli fut aussi appelé à Paris par la grande-dauphine, princesse de Saxe, qui était passionnée pour la musique; il chanta plusieurs fois au concert spirituel, avec non moins de succès que son rival Farinelli, mais il se conduisit avec beaucoup moins de modestie et de prudence. Blessé de n’avoir reçu de la part de Louis XV qu’une simple boîte d’or, l’orgueilleux sopraniste dit au gentilhomme chargé de lui remettre ce cadeau: «Eh quoi! le roi de France n’a rien de mieux à me donner? Si encore on y avait ajouté son portrait!—Monsieur, répondit le gentilhomme, Sa Majesté ne fait présent de son portrait qu’aux ambassadeurs.—De tous les ambassadeurs du monde,» répondit l’élève de Porpora, «on ne ferait pas un Caffarelli!» Ce fait ayant été rapporté au roi, Louis XV s’en amusa beaucoup; mais la grande-dauphine, plus sévère, manda le chanteur dans ses appartements, et, après lui avoir donné un riche diamant, elle lui remit un passe-port en disant: «Il est signé du roi et n’est valable que pour dix jours; je vous engage à en profiter.» Caffarelli dut quitter Paris plus promptement qu’il ne l’aurait voulu.
«Après quelques mois de séjour dans la capitale de la France, nous partîmes pour l’Espagne, non sans avoir été plusieurs fois à l’Académie royale de musique, où nous entendîmes un opéra barbare d’un certain Rameau, intitulé Castor et Pollux, je crois, et une prétendue cantatrice, Mlle Fel, qui criait son amour comme si on l’eût écorchée toute vive. «Sauvons-nous,» me dit Farinelli en riant, «car le feu doit être à la maison!» Arrivé à Madrid, où il ne devait rester qu’une saison, Farinelli y fut retenu vingt-cinq ans par la faveur la plus étonnante que mentionne l’histoire.
«Je ne vous dirai pas, signori, reprit Grotto après avoir aspiré une large prise de tabac, ce qui est connu de toute l’Europe, et par quel concours de circonstances Farinelli devint un instrument de la politique. Tout le monde sait que le roi d’Espagne Philippe V était frappé, dans les dernières années de sa vie, d’une sorte de mélancolie noire voisine de la folie, qui le rendait impropre aux affaires. La reine Élisabeth de Parme, cette princesse ambitieuse que l’adroit Alberoni lui avait fait épouser en secondes noces, ne sachant plus comment vaincre l’apathie de son triste époux, dont elle punissait si bien les caprices dans les mystères de l’alcôve, eut recours à Farinelli. Elle fit préparer un concert dans les appartements du roi, où l’admirable sopraniste chanta plusieurs morceaux d’un tendre caractère qui émurent jusqu’aux larmes ce nouveau Saül de la lignée de Louis XIV. Il se réveilla comme d’un long sommeil, combla de caresses son jeune David, consentit à se laisser faire la barbe, et reprit sa place au conseil. Sous Ferdinand VI, qui avec la couronne de son père avait hérité aussi de ses infirmités, Farinelli devint un personnage si important, qu’il eut presque l’autorité d’un premier ministre. Créé chevalier de Calatrava dans une circonstance tout à fait analogue à celle où il avait conquis la faveur de Philippe V, Farinelli acquit une si grande influence sur l’esprit du nouveau roi, qu’elle s’étendit jusqu’aux affaires de l’État. Dispensateur de toutes les grâces, comblé d’honneurs et de richesses, il se voyait courtisé par les grands d’Espagne, par les hidalgos et les plus jolies femmes du royaume. Le ministre La Ensenada ne prenait aucune mesure sans le consulter. Pour vous donner une idée de la faveur dont il jouissait à la cour d’Espagne, qu’il vous suffise de savoir que Marie-Thérèse lui a écrit de sa propre main une lettre que j’ai lue, et qui était des plus flatteuses.
—Je puis attester la vérité de ce fait, dit le sénateur Grimani. Me trouvant à Vienne vers 1762 en qualité de secrétaire d’ambassade, j’entendis un soir au cercle de la cour l’impératrice Marie-Thérèse répondre au reproche qu’on lui faisait d’entretenir une correspondance avec Mme de Pompadour: «Eh! messieurs, la politique a de cruelles nécessités; j’ai bien écrit à Farinelli!»
—Il faut dire à son honneur, reprit Grotto, qu’il supporta cette prospérité inouïe avec calme et beaucoup de modestie. Il fut généreux, protégéa le mérite inconnu et n’usa jamais de son crédit pour se venger des injures dont il fut souvent l’objet. Directeur général du théâtre et des fêtes au palais de Buen-Retiro, il fit venir à Madrid les artistes les plus renommés, tels que Gizzielo et la Mingotti, sans manifester jamais une ombre de jalousie. Seulement Farinelli était d’une sévérité extrême pour les virtuoses qu’il avait sous sa dépendance. Il leur était expressément défendu de chanter hors des réunions de la cour, et il exigeait même qu’ils fissent calfeutrer les fenêtres de la chambre où ils étudiaient leurs rôles. Un jour, il poussa la rigueur à cet égard jusqu’à refuser à une grande dame qui se trouvait dans un état des plus intéressants la permission d’entendre la Mingotti dans son propre appartement. Il fallut un ordre exprès du roi pour lever l’obstacle. Qui ne connaît l’anecdote de ce tailleur mélomane qui, pour se payer d’un habit magnifique qu’il lui apportait, ne demandait que le plaisir d’entendre chanter une seule fois l’admirable sopraniste? Après avoir satisfait au désir de ce brave homme, Farinelli lui remit une bourse qui contenait le double de la somme que pouvait valoir l’habit, en lui disant pour vaincre son refus: «Je vous ai cédé, il est juste que vous me cédiez à votre tour.»
«Rappelé à Naples par une maladie que fit ma pauvre mère, j’assistai à l’inauguration du théâtre San-Carlo, qui eut lieu le 4 novembre 1737, le jour même de la fête du roi Charles VII, qui depuis a été Charles III d’Espagne. Ce fut un spectacle magnifique. Commencé dans le mois de mars de la même année, d’après un plan de l’architecte Madrano, ce théâtre, qui est le plus grand et le plus beau de l’Europe, fut achevé dans le mois d’octobre sous la direction d’un certain Angelo Carasale, dont il fit la fortune et le malheur. A son entrée dans la salle, le roi, frappé d’admiration, appela l’architecte et lui posa la main sur l’épaule en témoignage de sa haute protection. «Je regrette seulement,» dit le roi à Carasale, «que le théâtre ne communique pas directement avec mon palais. S’il était possible d’établir une galerie intérieure, ce serait plus commode pour moi et ma famille.» Carasale, inclinant la tête, disparut. Après la représentation, il s’approcha du roi et lui dit: «Sire, votre désir est accompli; Votre Majesté peut rentrer maintenant dans son palais sans sortir du théâtre.» Dans l’espace de trois heures qu’avait duré la représentation, l’architecte avait fait abattre de gros murs et improvisé un escalier qu’il fit recouvrir de riches tapisseries. Pendant huit jours, cet incident fut le sujet de toutes les conversations, ce qui n’empêcha pas le pauvre Carasale, quelque temps après, d’être renfermé au château Saint-Elme, où il est mort sous une fausse accusation de péculat[33]. En 1744, à ce même théâtre Saint-Charles, j’assistai à une solennite bien autrement intéressante. Le roi, pour célébrer la victoire de Velletri, qu’il venait de remporter sur les impériaux commandés par le prince de Lobkowitz, avait fait venir à Naples Caffarelli et Gizzielo. Jamais ces deux grands virtuoses n’avaient chanté ensemble, car l’un, plus âgé de onze ans que l’autre, puisqu’il est né à Bari le 16 avril 1703, tandis que Gizzielo a vu le jour à Arpino le 18 janvier 1714, était déjà célèbre dans toute l’Europe et ne reconnaissait de rival que son condisciple Farinelli. Aussi leur rencontre dans un opéra de Pergolèse, Achille in Sciro, fut-elle un événement dans l’histoire de l’art de chanter. Caffarelli, qui représentait le personnage héroïque d’Achille, venait de chanter un air de bravoure qui avait excité l’étonnement du public, lorsque parut Gizzielo sous le costume de l’astucieux Ulysse.
—Pas mal, répondit l’abbé Zamaria; per Bacco! vous avez donc lu Homère, mon cher Grotto?
—Tremblant comme l’oiseau à l’approche du vautour, continua le vieux sopraniste, Gizzielo se recommanda intérieurement à la vierge Marie, et fit vœu de lui consacrer un vase lacrymatoire de l’argent le plus fin, s’il sortait sain et sauf d’une lutte aussi terrible. Il commença d’une voix émue, et puis, encouragé par quelques murmures approbateurs, il se raffermit et développa les notes les plus suaves avec un style si pathétique et si touchant, que la salle retentit de bruyantes acclamations. La victoire resta indécise entre la prodigieuse flexibilité qui caractérisait surtout la manière de Caffarelli et la grâce mêlée de tendresse qui était le partage de Gizzielo.
—C’est à peu près mon histoire avec la Gabrielli que vous venez de raconter, interrompit Pacchiarotti. Lorsque je me rencontrai pour la première fois à Venise, en 1777, avec cette puissante et fantasque prima donna, que tant de rapports de ressemblance rapprochaient de Caffarelli, je me crus perdu. Poveretto me, m’écriai-je, questo è un portento! c’est un prodige! Je ne dus mon salut, dans cette circonstance, qu’à un peu de sentiment dont la Gabrielli était complétement dépourvue.