—Je revis Gizzielo à Madrid, continua Grotto, où il fut appelé par mon ami Farinelli en 1749. Les conseils de l’élève de Porpora perfectionnèrent son goût, et je n’oublierai de ma vie la manière dont il chantait un air de la Didone abbandonata que Vinci avait composé pour lui à Rome, en 1730, ainsi qu’un autre admirable morceau de l’Artaserse, du même compositeur:
E pure sono innocente....
dans lequel Gizzielo faisait pleurer son auditoire. Rappelé à la cour de Lisbonne, où il avait déjà été une première fois en 1743, il y est resté jusqu’en 1754. Comblé de richesses par le roi de Portugal, Gizzielo s’est retiré à Rome, où il est mort presque à la fleur de l’âge, en 1761[34].
«Farinelli dut quitter aussi l’Espagne en 1761, peu de temps après la mort de Ferdinand VI. Charles III, en congédiant le grand virtuose avec une pension considérable, lui rendit ce témoignage, qu’il avait usé avec modération de la faveur dont l’avaient honoré ses prédécesseurs. Il eut ordre, je crois, de se retirer à Bologne, dans cette ville studieuse et paisible où trente ans plus tôt il avait rencontré Bernachi, dont l’exemple et les sages conseils eurent une si grande influence sur sa destinée d’artiste. Il aimait à reconnaître qu’après Porpora, qui avait dirigé son enfance, les deux hommes qui avaient le plus contribué à épurer son goût et son style, c’étaient l’empereur Charles VI et le sopraniste Bernachi. Retiré dans une belle habitation qu’il avait fait construire à une lieue de Bologne, entouré de sa sœur et de ses deux enfants, qu’il affectionnait beaucoup, il y vécut somptueusement, en exerçant l’hospitalité d’un grand seigneur. Il recevait nombreuse compagnie, et pas un voyageur de distinction ne passait à Bologne sans désirer lui être présenté. Ses appartements étaient remplis d’un grand nombre de clavecins, dont chacun portait le nom d’un peintre célèbre. Tantôt il jouait sur le Rafaello d’Urbino, et tantôt sur le Titien, le Guide ou le Corrége. Plus souvent encore il se plaisait à chanter en s’accompagnant de la viole d’amour. Parmi les tableaux remarquables qu’il possédait, il y en avait un de son ami Amiconi, où l’artiste avait groupé, dans une composition pleine de grâce, le portrait de Farinelli, de Métastase, de la Faustina, et celui du peintre Amiconi lui-même. Sa conversation, abondante en anecdotes curieuses sur les grands personnages qu’il avait approchés, intéressait les visiteurs et les convives qu’il avait constamment à sa table. Il parlait volontiers de son séjour en Angleterre, où il avait connu beaucoup d’hommes distingués, particulièrement lord Chesterfield. Un jour, je l’ai entendu confirmer le fait si souvent rapporté de son entrevue avec Senesino. Engagés, l’un au théâtre de Haendel, l’autre à celui de Porpora, où ils chantaient tous les soirs, les deux célèbres virtuoses n’avaient pu trouver l’occasion de s’entendre, lorsque je ne sais trop quelle représentation extraordinaire les mit en présence dans une scène combinée à cet effet. Senesino représentait un tyran furieux et implacable, et Farinelli un prisonnier chargé de chaînes. S’approchant humblement de son oppresseur, Farinelli chanta un air si touchant et avec une voix si pure, que Senesino, oubliant le caractère de son rôle, courut embrasser son rival aux applaudissements d’un public ravi.
«Parmi les voyageurs de distinction que j’ai vus chez Farinelli, je dois citer l’électrice de Saxe, qui était venue tout exprès en Italie pour voir et entendre l’incomparable sopraniste. C’était, je crois, en 1772. Après un déjeuner splendide qu’il avait donné à la princesse, il se plaça au clavecin, et, d’une voix affaiblie par l’âge, il dit cet air si fameux de Hasse:
Solitario bosco ombroso....
avec un si grand style, que la princesse, non moins émue que l’avait été Senesino, se précipita dans ses bras en s’écriant avec exaltation: «Ah! je mourrai contente désormais, puisque j’ai eu le bonheur de vous entendre!»
«Hélas! continua Grotto en poussant un soupir, la gloire, la fortune, l’amitié du P. Martini, l’estime dont il était entouré, la vénération que j’avais pour lui, n’ont point empêché ce grand homme de terminer tristement une existence qui avait été si complétement heureuse jusqu’alors. Il ne pouvait se consoler d’avoir été forcé de quitter la cour d’Espagne, dont il ne parlait jamais sans pleurer comme un enfant. Joignez à ce chagrin d’une grandeur éclipsée la passion funeste que lui inspira la femme de son neveu, et vous aurez une idée de l’amertume de ses dernières années. Cette femme jeune, belle et distinguée, appartenant à une des plus nobles familles de Bologne, repoussa avec dédain le sentiment que Farinelli éprouvait pour elle. Lui qui, dans sa jeunesse, avait été recherché et adoré, je puis l’affirmer, des plus grandes dames de l’Europe, il me dit un jour d’un accent désespéré: «Je donnerais ma fortune, ma vie et jusque ma part de paradis, pour quelques jours de bonheur passés avec Luccinda!» Il chantait devant elle, d’une voix chevrotante, les morceaux les plus touchants de son répertoire, sans pouvoir adoucir son inhumaine. Enfin il s’oublia jusqu’à éloigner son neveu et se fit le tuteur jaloux et tyrannique d’une jeune femme dont la fierté a empoisonné et abrégé certainement sa vie.
—On pourrait appliquer à ce pauvre Farinelli, répondit l’abbé Zamaria, ces deux vers de l’Arioste: