Che la cagion del suo caso empio e tristo,
Tutto venia per aver troppo visto,

ce qui veut dire que «trop d’expérience nuit au bonheur.»

—Je possède une fort belle gravure d’Amiconi, dit Canova, où Farinelli est représenté assis au milieu d’un portique, ayant à ses pieds un groupe de petits Amours qui chantent et folâtrent autour de lui. Une muse lui pose une couronne sur la tête, tandis qu’au fond du tableau on aperçoit la Renommée qui s’élève au-dessus d’un nuage pour annoncer l’avénement du grand artiste. Jeune, beau et plein de grâce, Farinelli tient à la main une guirlande de roses dont il admire la fraîcheur, et au bas de cette gravure, qui a été publiée à Londres, on lit ce vers tiré de l’Énéide de Virgile:

Primam merui qui laude coronam.

Signori, reprit Grotto avec une certaine dignité, Farinelli et Caffarelli, dont le véritable nom était Majorano, comme vous le savez sans doute, sont les deux sopranistes les plus admirables qu’ait produits l’Italie, si féconde pourtant en semblables merveilles. Nés dans la même contrée, l’un à Naples en 1705, l’autre à Bari en 1703, tous les deux élèves de Porpora qu’ils ont laissé dans la misère, ils ont vécu près d’un siècle et sont morts riches et glorieux, mon ami en 1782, et Caffarelli l’année suivante, dans son duché de Santo-Dorato. Doués tous les deux d’un physique charmant et d’une voix de soprano étendue, sonore, limpide, que leur maître avait assouplie dès l’enfance par des exercices si bien gradués, qu’en sortant de ses mains ils purent aborder les plus grands théâtres de l’Europe, ils déployèrent des qualités différentes avec une égale habileté, et laissèrent le monde indécis, ne sachant auquel des deux usignuoli donner la préférence. Si Farinelli se distinguait par la sensibilité, par un goût sévère et contenu, Caffarelli éblouissait par les prodiges de sa vocalisation luxuriante, qu’aucune femme, même la Gabrielli, ne pouvait égaler. L’un touchait le cœur par l’expression des sentiments, l’autre étonnait l’oreille par les caprices et les sensualités de son gosier; le premier vous arrachait des larmes, le second des cris d’admiration; et si Farinelli a été le chanteur des rois, des princes, des femmes sensibles, des grands professeurs et des hommes distingués par la culture de leur esprit, Caffarelli a été celui de la foule ébahie au spectacle de la difficulté vaincue. L’un pourrait être comparé au Tasse, et l’autre à Marini.

—Et pourquoi pas à Homère et à Virgile? répondit l’abbé Zamaria en riant. Puisque vous les avez déjà comparés à deux oiseaux, continua l’abbé avec malice, Farinelli pourrait être assimilé au cygne, l’oiseau favori des muses, qui chantait sur les ondes du Pénée les louanges d’Apollon, et Caffarelli au phénix, dont le plumage d’or, de pourpre et d’azur, selon Pline, faisait l’admiration des hommes et des dieux.

—Quoi qu’il en soit, continua Grotto, Farinelli et Caffarelli doivent être considérés comme les deux sopranistes les plus extraordinaires qui aient existé, l’un dans le chant tempéré et di mezzo carattere, l’autre dans le style de bravoure. Autour de ces deux illustres élèves de Porpora, qui se sont partagé l’empire de l’art de charmer les hommes par les inflexions de la voix, on pourrait classer en deux familles distinctes tous les sopranistes célèbres qu’a produits notre pays: dans la lignée de Farinelli, Bernachi d’abord, qui a fondé l’école de Bologne; son savant élève Mancini; Orsini, dont la voix de contralto plaisait tant à l’empereur Charles VI et à son maître de chapelle, Fux; Senesino, qui a eu l’honneur de chanter avec Marie-Thérèse lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant, et dont la voix de mezzo soprano et le beau visage ont fait les délices de la cour de Dresde, où Haendel est allé le chercher; Carestini, dont la modestie n’était surpassée que par le goût, le talent et l’expression qui distinguaient ce chanteur favori de Haendel; Guarducci, non moins touchant, et qui était si remarquable dans la Didone de Piccini; Salimbeni, beau comme l’Amour, élève aussi de Porpora, et dont la voix enchanteresse de soprano avait le privilége de toucher le grand Frédéric; Guadagni, que vous connaissez tous, le chanteur inspiré de Glück, l’amant fortuné de la Gabrielli; Millico, qui l’a peut-être égalé, l’ami intime de l’auteur d’Orfeo et d’Alceste; Aprile, qui fut aussi un excellent professeur; il Porporino, dont la belle voix de contralto n’était pas à dédaigner, non plus que celle de Rubinelli; enfin Pacchiarotti que voici, le sublime Pacchiarotti, qui est, hélas! le dernier grand sopraniste qui nous reste.

—En vous remerciant des éloges que vous voulez bien m’accorder, répondit Pacchiarotti, permettez-moi de ne pas désespérer de l’avenir. J’ai entendu à Rome, il y a quelques années, un certain Crescentini qui promet de devenir un virtuose digne de perpétuer la tradition de Farinelli et de Guadagni.

—Dans la famille des sopranistes qui ont surtout brillé par les artifices de la vocalisation, reprit Grotto, on pourrait classer, avant Caffarelli, Pasi, qui chantait au commencement du siècle; puis Gizzielo, dont j’ai déjà parlé, et dont la voix de soprano égalait au moins celle de l’élève de Porpora; enfin l’idole du jour, Marchesi, que nous avons entendu à Venise, et qui possède, avec une figure charmante, une voix de soprano dont la merveilleuse souplesse excite l’admiration de l’Europe.»

Grotto avait à peine terminé son récit, que la porte de la salle s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir, portant une barrette ornée d’un gland d’or. A son aspect, tout le monde se leva précipitamment, excepté le sénateur Zeno, qui ne bougea pas de sa chaise. C’était un familier du conseil des dix, qui, en apercevant le père de Beata, s’inclina et disparut sans proférer une parole. On reconnut à cette scène muette et à la contenance du sénateur qu’il était un des trois inquisiteurs d’État. Quelques jours après, on apprit, non sans terreur, que le convive qui avait osé blâmer la politique du gouvernement avait été enlevé de sa maison sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu.