Les convives se retirèrent un peu en désordre, plus ou moins préoccupés de l’incident qui avait mis fin à ce souper improvisé. Il était trois heures du matin. La lune resplendissante éclairait encore quelques promeneurs attardés sur la place Saint-Marc. Lorenzo, dans la confusion de cette scène, voyant Beata seule et séparée du chevalier Grimani, la suivit en silence et l’accompagna jusqu’à la gondole de sa maison, qui était amarrée au traghetto de la Piazzetta. Son père s’y étant placé le premier, Lorenzo offrit son bras à Beata pour l’aider à y monter, et se disposait à se retirer lorsque le sénateur lui dit: «Vous pouvez entrer.» Heureux et confus d’une faveur si inusitée, Lorenzo obéit. Il s’assit humblement en face de Beata et du sénateur, sans dire un mot, mais le cœur agité. A un mouvement que fit la gentildonna pour ramener les plis de sa robe qui traînait à ses pieds, Lorenzo, allant au-devant de ses désirs, rencontra sa main qu’il saisit fortement. Elle ne répondit point à son étreinte, mais elle ne retira pas sa main, et laissa Lorenzo la presser longtemps avec transport, nuance exquise d’une âme aussi pure que le ciel. Lorenzo était ivre de bonheur. C’était le premier témoignage d’affection qu’il recevait de Beata; ce contact innocent qu’il avait provoqué, et dont il s’exagérait certainement la portée, fit épanouir ses plus chères espérances et entr’ouvrit à son imagination un avenir de béatitude. Il tremblait, ses genoux s’entre-choquaient, et sans la demi-obscurité qui le dérobait aux regards du sénateur, son exaltation extraordinaire aurait éveillé peut-être les soupçons du père de Beata. Oh! comme le souvenir de la Vicentina lui était odieux dans cet instant de suprême félicité! qu’il était honteux de sa chute, et combien les baisers de la volupté lui paraissaient amers et décevants, comparés à l’extase du véritable amour! Toute la soirée, Lorenzo avait imploré vainement, par sa contenance recueillie et triste, un signe bienveillant de Beata, sans se douter que cette noble créature était joyeuse comme un enfant de le voir ainsi préoccupé d’elle et indifférent à tout autre objet. Elle lui savait gré surtout de n’avoir point répondu aux agaceries de la prima donna, ni aux propos aimables d’Hélène Badoer. Assise en face de Lorenzo, elle le sentait tressaillir, et son cœur en éprouvait une douce commotion. Elle était heureuse et à la fois étonnée de la témérité de Lorenzo; sa conscience parfaitement tranquille épanchait ses illusions et s’entr’ouvrait au bonheur. «Pourquoi, se disait-elle recueillie en elle-même à côté de son père silencieux, et en attachant sur Lorenzo un regard sérieux et attendri, pourquoi la destinée briserait-elle une union si charmante qu’elle s’est plu à former? Ne l’a-t-elle pas confié à ma sollicitude, cet enfant bien-aimé qui a répondu à tous mes vœux, et ne suis-je pas assez riche pour fixer irrévocablement son sort? Mon père pourrait-il trouver un fils plus affectueux et plus digne de soutenir l’éclat de sa maison? et que sont quelques années de plus, quand l’amour s’unit à l’amour?»

Lorenzo, qui tournait le dos à la proue où était placée la lanterne qui, ainsi qu’une étoile polaire, éclairait les mariniers à travers les lagunes, se pencha un peu de côté et laissa pénétrer ainsi dans la gondole un rayon furtif de lumière: il put voir alors deux grosses larmes sillonner le beau visage de Beata. Oh! que n’était-il seul pour tomber à ses pieds et les essuyer de ses lèvres, ces larmes précieuses qu’il recueillit au fond de son cœur! Ému jusqu’au transport, Lorenzo aurait peut-être fait un éclat irréparable, si, dans les profondeurs d’un petit canal, une voix harmonieuse n’eût soupiré ces jolis vers d’une chanson de Lamberti:

La troppo cara imagine
Sempre xe viva in mi,
Non vedo altro che ti,

Ti sola sento.

«Ton image chérie vit toujours dans mon cœur; je ne vois que toi, je ne pense qu’à toi.» Ce sentiment si conforme à ce qu’il éprouvait calma Lorenzo et le plongea dans une douce rêverie, où la légende de Silvio et de Nisbé, dont Giacomo avait bercé son enfance, traversa heureusement son esprit.

Rentré au palais, Lorenzo ne put dormir de la nuit. Il marchait à grands pas dans sa chambre avec une agitation extrême, se parlant tout haut, couvrant de baisers ses propres mains qui avaient pressé celle de Beata, et qui lui paraissaient encore empreintes du parfum de la femme aimée. Tantôt il s’asseyait au clavecin et improvisait des chants pour exhaler son bonheur; tantôt il récitait avec emphase des vers de son poëte de prédilection, Dante, qu’il savait presque tout entier par cœur. Il voulait écrire à Beata une seconde lettre pour lui dire sa joie, son respect, son amour, son profond repentir, et, comme il entre toujours un peu d’imitation dans tout ce que fait la jeunesse, Lorenzo, en écrivant de nouveau à la fille du sénateur, pensait indirectement à la fameuse lettre de Saint-Preux à Julie, dont il n’avait pas oublié le début éloquent: «Puissances du ciel! vous m’avez donné une âme pour la douleur; donnez-m’en une pour la félicité!» Son bon instinct le préserva heureusement d’une faute qui l’aurait compromis dans l’esprit de Beata, dont la fierté et la délicatesse auraient été blessées d’un pareil langage.

Le lendemain, Lorenzo resta toute la journée au palais sans presque sortir de sa chambre, tant il était heureux de se trouver près d’elle, de respirer le même air, de fouler la trace de ses pas. Il prêtait l’oreille au moindre mouvement qui se faisait au-dessous de lui dans l’appartement de Beata, et à chaque porte qu’on fermait, à chaque bruit, son cœur bondissait, croyant entendre, dans les longs corridors, le frôlement d’une robe de soie. Puis il se mettait à la fenêtre, espérant que Beata serait à son balcon, d’où elle se plaisait à contempler les incidents du Grand-Canal. Le palais s’était transformé pour Lorenzo en un séjour enchanté; tout lui paraissait changé. Il s’y sentait plus libre et plus fort, les domestiques étaient plus respectueux à son égard, Teresa, la camériste, moins revêche, et le sénateur Zeno lui-même n’avait pu, sans intention, lui accorder la faveur de l’admettre dans sa gondole avec sa fille chérie, quand le chevalier Grimani s’en retournait seul avec son père.

Cependant Lorenzo n’était pas sans appréhension sur l’accueil que lui ferait Beata. Son bonheur était si grand et si inespéré, qu’il craignait de le voir s’évanouir comme un songe à l’apparition du jour. «Elle n’a pas répondu à mon étreinte, se disait-il avec confusion; j’ai saisi sa main comme une proie qu’on dérobe, et peut-être ne me l’a-t-elle abandonnée un instant que par distraction, par pitié ou indifférence? Ces larmes divines, que j’ai vues couler de ses beaux yeux, est-ce bien moi, pauvre insensé, qui en suis la cause? Ah! c’est l’absence du chevalier qu’on pleurait et le peu d’empressement qu’il a mis à la suivre dans sa gondole!» Passant d’un extrême à l’autre, Lorenzo, après s’être humilié ainsi devant la fortune, se relevait avec orgueil, et trouvait qu’après tout il valait bien le chevalier Grimani, dont le mérite consistait à porter avec grâce le nom de son père. Ces alternatives de tendresse et de vanité, de soumission et de révolte, d’aspirations généreuses et de susceptibilité démocratique, comme on dirait de nos jours, étaient les affluents divers dont se composaient le caractère de Lorenzo et la société où le sort l’avait jeté. A dîner, où il vit Beata pour la première fois de la journée, Lorenzo fut timide et embarrassé. Il n’osait lever les yeux sur elle, de peur de rencontrer un visage sévère, où il aurait lu la condamnation de sa témérité et l’anéantissement de ses espérances. Il ne répondait que par monosyllabes aux questions que lui adressait l’abbé Zamaria, ne voulant pas prolonger une conversation qui aurait pu trahir l’anxiété de son esprit. Beata, au contraire, sans être moins réservée dans ses manières, regardait Lorenzo avec une curiosité naïve, comme si elle eût découvert en lui des qualités et des défauts qui lui eussent été inconnus jusqu’alors, ou qu’il fût revenu d’un long voyage, empreint de ce caractère d’étrangeté que donne l’absence. C’est que la femme chaste et pure qui accorde un témoignage d’affection, ou qui s’est laissé surprendre une faiblesse, éprouve une secousse intérieure qui déchire le voile de sa pudeur alarmée. Elle contemple alors avec des yeux étonnés celui qui l’a éveillée du bruit de ses ailes ou du souffle de son haleine. Dans le regard profond, tendre et soucieux de la fille du sénateur, il y avait comme une révélation de sa destinée. Son âme confiante et généreuse s’était légèrement épanouie à ce premier contact de l’amour, et, malgré son bon sens, elle était disposée à croire que son père n’avait point agi sans intention en permettant à Lorenzo d’entrer dans sa gondole. Elle voyait dans ce fait, bien simple pourtant, une lueur d’espérance, un encouragement à ses vœux les plus chers; tant elle est vraie, cette pensée de Pascal: «Que le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas.» Sur la fin du dîner, Teresa vint parler tout bas à sa maîtresse, qui s’écria: «Ah! Tognina est ici! Sans doute elle vient passer quelques jours avec nous pour voir la fête de l’Ascension.» Elle se leva précipitamment de table, et courut embrasser son amie d’enfance.