V

PROMENADE A MURANO.

Il y avait à Venise un grand nombre de fêtes qui avaient toutes pour objet la commémoration d’un événement important de l’histoire de la république. C’était un succession de scènes dramatiques, où la religion se mêlait à la politique pour perpétuer un souvenir glorieux et entretenir dans l’imagination du peuple le respect de sa propre tradition, source de l’amour de la patrie. L’homme, qui ne vit pas seulement de pain, ne tient au sol qui l’a vu naître que par les souvenirs du passé; sans tradition, il n’y a pas plus de famille que de nationalité: c’est ce dont était bien pénétré le gouvernement de Venise, et sa profonde sagacité avait transformé les annales de la république en un spectacle magnifique qui se déroulait incessamment aux yeux de la foule enchantée. Aussi de tous les peuples de l’Italie le peuple vénitien est-il celui qui connaît le mieux son histoire, et on a pu voir dans les événements de 1848 combien le culte du passé est un puissant levier pour secouer le joug de l’étranger.

Parmi ces fêtes, aussi nombreuses que variées, qui rappelaient divers anniversaires (depuis la fondation de Venise et la translation du corps de saint Marc jusqu’à la bataille de Lépante et à la peste de 1576), une des plus remarquables, et sans contredit la plus importante de toutes, était celle de l’Ascension, instituée vers l’an 997 pour rappeler la conquête de la Dalmatie par le doge Urseolo. On y rattacha plus tard le souvenir de la concession faite par le pape Alexandre III au doge Sébastien Ziani, en reconnaissance de l’asile que lui avait accordé la république contre son persécuteur l’empereur Barberousse. En remettant au doge un anneau, le pape prononça ces paroles: «Recevez-le de moi comme une marque de l’empire de la mer. Vous et vos successeurs, épousez-la tous les ans, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par le droit de la victoire, et doit être soumise à votre république comme l’épouse l’est à l’époux[35].» Tel est le principal fait historique qui servait de prétexte à l’une des plus belles cérémonies qu’ait pu inventer l’imagination d’un peuple politique qui considère l’art et la pensée comme faisant partie des éléments de sa grandeur.

La veille du jour de l’Ascension, le Bucentaure, grand et magnifique vaisseau dont le nom, aussi bien que la forme, indiquait ce mélange du christianisme et de ressouvenirs de l’antiquité fabuleuse qui caractérisait la civilisation de Venise, sortait de l’arsenal et venait aborder à la Piazzetta sous la conduite de trois amiraux, placés l’un à la poupe, l’autre à la proue, et le troisième dans une petite galerie ornée d’arbustes et de fleurs, près du gouvernail. Quelle est l’origine de ce nom bizarre du Bucentaure? Dérive-t-il, comme le prétendent quelques-uns, de la corruption d’une phrase insérée dans le décret du sénat qui ordonna, en 1311, qu’on fit construire un vaisseau propre à contenir deux cents hommes, ducentorum hominum? Ou bien a-t-on voulu désigner un vaisseau deux fois grand comme ce navire, appelé le Centaure, dont parle Virgile dans un passage de son Énéide? Quoi qu’il en soit de cette origine, il est certain que le dernier Bucentaure, construit en 1729 sous le doge Mocenigo, était un monument aussi curieux par la richesse des détails qu’imposant dans son ensemble. Long de cent pieds sur vingt-quatre de large, ses flancs s’ouvraient à la lumière par quarante-huit fenêtres ornées de festons et d’ornements précieux. Il était divisé en deux étages, comme la société qu’il représentait. Dans l’étage inférieur se trouvaient les rameurs de l’arsenal, au nombre de cent soixante-huit; dans l’étage supérieur venaient s’asseoir le doge, les dignitaires de l’État, les ambassadeurs des puissances étrangères et les princes qui se trouvaient à Venise. La longue et vaste nef qui contenait tout le personnel du gouvernement de la république était également divisée en deux compartiments qui se communiquaient. Des figures ingénieuses, qui représentaient les vertus morales et politiques, la Justice, la Force, la Prudence, les Sciences, les Arts utiles, les Muses, les Heures du jour et de la nuit, ornaient le pourtour de cette magnifique salle, au bout de laquelle siégeait le prince de Venise sur un trône d’or, comme Jupiter au milieu des dieux de l’Olympe. Les divinités de la mer, Neptune apaisant les flots de son trident, Éole enchaînant les tempêtes, Téthys et ses nombreuses filles sortant de l’Océan pour venir s’égayer à la clarté des cieux, Vénus sur sa conque légère, qu’emportaient les Zéphyrs, un grand nombre de Tritons embouchant la trompette, toutes ces créations charmantes de l’imagination grecque, qui se plaisait à personnifier les phénomènes de la nature, se déroulaient sur les deux faces extérieures du Bucentaure. La proue du navire était ornée d’un gros lion assoupi par l’Amour, et la poupe, portant l’étendard de la république, était soutenue par deux géants qui plongeaient leurs pieds dans la mer. Le toit, recouvert de velours cramoisi relevé de crépine et de fiocchi d’oro, réjouissait le regard et indiquait un sposalizio princier.

Le jeudi 17 mai de l’année 1792, les cloches de Saint-Marc, lancées à grande volée, annoncèrent la solennité de l’Ascension à un peuple enchanté, pour qui la vie était un spectacle continuel. Le doge Luigi Manini, ce pâle et dernier représentant d’un pouvoir occulte qui ne lui avait laissé que la pompe extérieure de l’autorité suprême, descendit lentement l’escalier des Géants du palais ducal, précédé de ses estafiers portant l’ombrelle historique, le siége et les autres insignes de la puissance, suivi de sa cour, des membres du conseil des Dix, du sénat, du grand conseil, des ambassadeurs et des princes étrangers qui se trouvaient à Venise. Il traversa la place et entra dans le Bucentaure, qui l’attendait depuis la veille au soir. Au moment où se mit en marche cette grande machine, qui, par le nom et la forme qu’on lui avait donnés, par les souvenirs qui s’y rattachaient et les ornements symboliques qu’on y avait ajoutés, était encore une image véritable de la république, des coups de canon, partis des vaisseaux qui l’escortaient, signalèrent à la foule qui encombrait la place, la Riva dei Schiavoni et le Canalazzo, le commencement de la cérémonie. Toute la population et les étrangers accourus à Venise pour voir ce spectacle unique dans le monde suivaient le cortége dans d’innombrables gondoles qui voltigeaient autour du vaisseau national, comme des satellites entraînés dans son tourbillon lumineux. Le ciel était magnifique, et, à voir ces barques pavoisées de mille couleurs suivre le sillage du Bucentaure, qui se balançait sur les vagues dociles, on aurait dit une de ces théories de la Grèce sortant du Pirée sur une trirème symbolique et allant porter le tribut annuel aux dieux des îles Fortunées. Passant devant l’arsenal, les mariniers saluèrent une image de la Vierge très-vénérée du peuple, et après s’être arrêté un instant à l’île Sainte-Hélène, où il y avait un couvent de pauvres moines qui offrirent au doge, selon un antique usage, un déjeuner frugal composé de châtaignes bouillies, le cortége s’avança vers le Lido. Alors, le Bucentaure faisant halte en pleine Adriatique, le prince de Venise, du haut d’une balustrade dorée qui bordait la poupe, prononça les paroles sacramentelles d’une perpétuelle domination, et jeta à la mer l’anneau nuptial. Mille cris d’allégresse, mêlés au bruit du canon, des cloches et des fanfares, annoncèrent l’accomplissement de la cérémonie. Les chanteurs de la chapelle ducale, qui avaient leur place assignée dans la partie supérieure du Bucentaure, entonnèrent un madrigal à quatre parties que Lotti avait composé expressément pour la circonstance, en 1736. Ce morceau eut un tel succès à l’époque où il fut exécuté pour la première fois, que tout le monde s’empressa de le copier et qu’il se répandit dans toute l’Italie. Les paroles, qui étaient d’un noble vénitien, Zaccharia Valaresso, exprimaient une pensée à la fois politique et religieuse. Le poëte demandait à Dieu de protéger et d’étendre la domination de Venise sur la mer jusqu’au jour funèbre où la lune s’éclipserait aux yeux du monde qu’elle éclaire. C’était une paraphrase de ces mots de la Genèse: «Dieu a posé un fondement au milieu des eaux;» posuit firmamentum in medio aquarum. Le madrigal de Lotti, par la couleur religieuse et mondaine qui le caractérise, n’étant franchement écrit ni dans la tonalité moderne, ni dans celle du plain-chant, semble un nouveau témoignage de la civilisation complexe de Venise, où le paganisme n’a jamais été vaincu[36]. Après avoir entendu la messe à la petite église de Saint-Nicolas du Lido, le doge et sa suite remontèrent sur le Bucentaure, qui, toujours escorté par de nombreuses péottes, des galères et une nuée de gondoles d’où s’échappaient des e viva San Marco, evohé! evohé! regagna la citée glorieuse des plaisirs, née, comme Vénus, de la blanche écume de la mer fécondée par un rayon de poésie.

Arrivée au palais ducal, Sa Sérénité réunit les grands de l’État, les ambassadeurs et les princes étrangers à un banquet vraiment royal, dans une salle uniquement destinée à cet objet, et qui portait le nom de Salle des banquets. On en donnait cinq tous les ans, le premier jour de l’année, les jours de l’Ascension, de San Vito, de San Stefano et de San Marco. Un service d’argenterie, qui était une merveille de la Renaissance, des porcelaines et des cristaux de Murano, dont le travail exquis excitait l’admiration des étrangers, ornaient la table où le prince traitait ses égaux, ses sujets et ses maîtres. Alors, pendant que les regards des convives contemplaient un beau portrait d’Henri III du Tintoretto, une Adoration des Mages de Bonifacio, et toute cette magnificence d’une république de patriciens, les chanteurs de la chapelle ducale de Saint-Marc exécutèrent une cantate sans accompagnement de Lotti, il Tributo degli Dei, qui fut suivie d’une pastorale à quatre voix du même compositeur, Sono duce in trono assiso, morceaux composés, comme le madrigal déjà cité, dans l’année 1736, et empreints de ce caractère de grandeur et de suavité qui distingue l’art de Venise, et particulièrement le génie de Lotti.

Beata et Tognina, Lorenzo et l’abbé Zamaria avaient suivi le cortége du Bucentaure jusqu’au Lido. Le sénateur Zeno ne les avait pas accompagnés: il était retenu ce jour-là au palais de la seigneurie, où il veillait, avec ses confrères les inquisiteurs, au salut de l’État. Le hasard avait poussé la gondole de Beata tout près de la balustrade du haut de laquelle le doge prononça les paroles historiques que nous avons rapportées, lorsqu’une voix, partie d’une péotte voisine, s’écria: «Va, va, épouse-la, cette mer trop docile, que tu ne sauras pas défendre contre les destins qui se préparent!» Lorenzo fut assez étonné de reconnaître dans la personne qui avait proféré ce pronostic menaçant le même individu qu’il avait rencontré sur la place Saint-Marc quelque temps après son arrivée à Venise, et qu’il n’avait pas revu depuis. Dans la confusion inséparable d’une pareille fête, qui mettait en mouvement toute la population de Venise, personne autre que Lorenzo et l’abbé Zamaria n’entendit ce propos séditieux, qui aurait pu coûter cher à celui qui avait osé le laisser échapper de sa bouche imprudente.

Confondue dans la foule des petits bâtiments qui accompagnaient le nouvel époux de la république à son retour du Lido, la gondole de Beata s’arrêta à la Riva dei Schiavoni, où l’abbé Zamaria se fit descendre. L’abbé prévint ses compagnons qu’il ne dînerait pas au palais et qu’il ne fallait pas s’inquiéter de son sort; puis, ramenant à lui son petit manteau de soie, il s’envola comme un oiseau à qui on ouvre la cage où il était renfermé. Une idée traversa alors rapidement l’esprit de Beata, qui dit à Tognina:

«Connais-tu Murano?