—Le devoir d’un ambassadeur, répondit Lorenzo en regardant Beata, qui souriait, est de remplir strictement la volonté de celui qu’il représente.

—Et ne savez-vous pas, répondit Tognina, qu’il y a des cas imprévus qui sont laissés à l’appréciation de l’envoyé? Pour un futur ambassadeur de la république peut-être, vous me paraissez peu au courant de toutes les difficultés de votre charge, bien que Giacomo m’ait assuré que vous étiez devenu beaucoup plus savant que le curé de Cittadella.

—Nous sommes dans un jour de fête où toutes les plaisanteries sont permises, dit Lorenzo avec fermeté, et vous auriez raison de vous moquer de ma future grandeur, si j’avais manifesté des prétentions aussi ridicules.

—Mais sérieusement, Lorenzo, que comptez-vous faire? Est-ce la carrière de compositeur, de poëte, de philosophe ou de fonctionnaire, que vous voulez parcourir? On m’a dit que vos connaissances vous donnent le droit d’aspirer à toutes les gloires.

—D’aspirer à toutes les gloires! répondit Lorenzo; c’est la plus sanglante satire que vous puissiez m’adresser, chère Tognina! En étourdie que vous êtes, vous venez de mettre le doigt sur l’infirmité de ma nature. Je ne sais ni ce que je veux, ni où je vais. Mon esprit est composé, comme le bouclier d’Achille, d’éléments divers, qui n’ont pas été fondus par une main souveraine. J’erre au crépuscule de ma vie, attendant qu’un ange vienne éclairer ma voie.»

En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo baissa les yeux ainsi que Beata, qui tremblait de bonheur en écoutant un si noble langage, dont le sens ne lui avait point échappé. Gardant le silence, Tognina comprit aussi, à la contenance de Beata et du fils de Catarina Sarti, que leurs cœurs n’avaient plus besoin d’interprète pour s’entendre. Arrivées à la petite porte du casino di San Stefano, Beata et Tognina descendirent de la gondole; elles montèrent l’escalier de marbre qui conduisait au jardin, pendant que Lorenzo était resté en arrière à parler aux gondoliers.

«Il est bien remarquable, ton frère d’adoption, dit Tognina. Et tu l’aimes?

—Ah! répondit Beata avec un soupir, en prenant la main de son amie qu’elle pressa sur son cœur, je l’adore!»

Lorenzo vint bientôt les rejoindre au jardin du casino, qui était tout resplendissant de fleurs printanières, et dont la charmille, qui longeait la terrasse donnant sur la mer, offrait déjà un abri de verdure contre l’éclat du soleil. Il les trouva se promenant et causant le long de ces petites allées, fort soigneusement entretenues.

«Cela ne vaut pas le parc et le jardin de Cadolce, où j’espère bien te voir cette année, dit Tognina à son amie.