—Je ne partage pas ton espoir, répondit Beata. Je vois mon père trop préoccupé et trop soucieux des affaires de l’État pour croire qu’il puisse quitter Venise de sitôt.

—Et vous, Lorenzo, reprit Tognina d’un air malicieux, ne viendrez-vous pas faire une visite à votre mère, que vous n’avez pas revue depuis votre départ de La Rosâ?

—Ce serait le plus vif de mes désirs, répondit-il, si j’étais le maître de mon temps, et si l’abbé Zamaria voulait y consentir.

—Mais, dit Tognina, à quoi employez-vous donc ce temps si précieux, que vous ne puissiez vous donner quelques jours de répit? L’abbé Zamaria est-il devenu si exigeant, qu’il ne consente à vous laisser un peu de liberté? Cela m’étonnerait bien de sa part.

—Je ne manque ni de liberté ni de loisirs, et je suis plus embarrassé de l’indépendance qu’on me laisse que je ne le serais du joug que je recherche.

—Cela est trop subtil pour mon esprit, répliqua la jeune fille avec gaieté, et c’est probablement dans Platon ou dans les poëmes de Dante que vous avez puisé ce beau langage que je ne comprends pas. On m’a assuré que ces deux vieux radoteurs, que je n’ai jamais lus, grâce à Dieu, sont toujours sur votre table de travail.

—Et qui donc vous a si bien instruite de mes lectures? répondit vivement Lorenzo. On vous a dit vrai; je lis et relis sans cesse ces radoteurs, comme vous les qualifiez. Joignez-y Homère et Rousseau, que vous ne connaissez pas davantage, et vous aurez le nom de mes meilleurs amis, avec qui j’aime à m’entretenir dans les heures de solitude et de tristesse.

—Ah! mon Dieu, s’écria la malicieuse jeune fille, la tristesse d’un bambino de dix-sept ans! Et quel remède trouvez-vous dans ces auteurs favoris contre la noire mélancolie qui dévore vos jours?