«Et moi, infime que je suis, continua Lorenzo avec une exaltation toujours croissante, si jamais je sors des ténèbres où je m’agite, si je parviens à rompre l’enchantement de la destinée et à me faire un nom parmi les hommes, je le devrai à la faveur inespérée dont on me comble aujourd’hui. Cette heure fortunée marquera dans ma vie; le souvenir que j’en conserverai traversera mon âme comme un souffle de poésie, qui l’élèvera au-dessus d’elle-même, et sera peut-être la seule félicité que je goûterai dans ce monde.»

A ces dernières paroles, qui furent prononcées avec un accent vraiment touchant, Beata, jusqu’alors taciturne, la tête inclinée sur son assiette, se leva de table, et, portant un mouchoir à ses yeux, s’en fut à la fenêtre cacher son émotion et le ravissement où l’avait jetée un tel langage. Tognina la suivit, la prit par la taille et l’embrassa avec effusion. Elles restèrent ainsi pendant quelque temps silencieuses, tournant le dos à Lorenzo, qui n’avait pas bougé de sa chaise, où il était resté confondu, ne sachant comment interpréter cette scène muette, qui était pourtant assez significative.

Cependant le jour pâlissait, l’horizon d’azur se teignait peu à peu d’une vapeur rosée qui annonçait l’approche du soir et du recueillement qui l’accompagne. La plage, presque déserte à cause de la fête de Venise, où toute la population valide de Murano s’était rendue, présentait au regard une surface tranquille où se réfléchissaient les objets du rivage, et particulièrement la charmille du casino avec son encadrement de verdure. Beata et Tognina, accoudées à cette même fenêtre où Lorenzo s’étaient laissé enivrer par les chants d’une sirène qui voulait l’attirer, comme l’enfant de la fable, dans le royaume des mirages décevants, avançaient leurs têtes vers la mer, et semblaient une apparition d’un monde bienheureux d’où nous viennent les rêves d’or de la fantaisie, qui seule a la prescience de l’avenir. Beata, qui n’avait point raconté à son amie l’épisode douloureux de la Vicentina, éprouvait, au milieu des sentiments divers qui venaient d’assaillir son cœur, une joie secrète semblable à celle du nautonier qui contemple, du rivage, la mer profonde où il a failli périr. L’homme qui a franchi le cap des Tempêtes, et qui revient un peu battu par l’orage, est bien plus cher au cœur de la femme que s’il n’eût jamais quitté le giron maternel. La femme aime le courage, les aventures; elle aime à s’appuyer sur un cœur éprouvé et à pardonner à des lèvres impies. Au moment où Tognina, cherchant un prétexte pour dissiper le léger embarras où elle voyait son amie, se tournait vers Lorenzo dans l’intention de lui adresser la parole, un barcarol, qui errait à l’aventure, couché sur le dos comme un berger d’Arcadie, étreignant à peine ses rames, humant le frais et plongeant un regard endormi dans les méandres du ciel, se mit à chanter une complainte qui fixa l’attention de nos trois convives:

La luna è bianca...,
Il sole è rosso...,
Lo sposalizio si farà.

La luna dice al sole:
Il lume tuo mi schiarerà....
E Gesù Cristo ci benirà....

—E molti figli nascerà ... Viva san Marco[38]!

répondit une autre voix moins éloignée, qui était celle de l’un des deux gondoliers de Beata. Ce chant, d’un rhythme vaguement accusé, où les silences périodiques trouvés par l’instinct sont des éléments nécessaires à l’effet de l’ensemble; ces allitérations, qui répondent aux besoins de l’oreille plutôt qu’aux exigences de l’esprit; ce mélange de rêverie enfantine et de gaieté sereine et solitaire, qui scintille comme la lumière ou s’évapore comme un parfum; ces ressouvenirs de la poésie antique se mêlant au spiritualisme chrétien; enfin cette mélopée, d’un accent mélancolique et d’une tonalité indécise, qui n’est plus du plain-chant et qui n’est pas encore de la musique moderne, tournant incessamment dans un cercle borné sans jamais conclure par une note caractéristique, tous ces effets, tous ces contrastes sont autant d’exemples de l’imagination douce et charmante du peuple vénitien. On aurait dit une églogue de Théocrite, de Bion ou de Virgile, chantée innocemment par une vierge des premiers siècles du christianisme comme une hymne de l’Église triomphante. Tognina, éclatant de rire à la réplique du gondolier, dit à Lorenzo: «Puisque la lune demande le soleil en mariage, il n’y a plus de raison pour que le Grand-Turc n’épouse pas aussi la république de Venise.» Cette saillie à double sens fit sourire Beata, qui dit négligemment: «Il se fait tard, et il est temps, je crois, de retourner à Venise.» Ils partirent tous les trois dans la gondole qui les avait amenés.

La journée avait été propice. La circonstance imprévue qui avait rapproché Lorenzo de Beata sous les yeux d’une amie dont le charmant caractère formait entre eux un heureux contraste était une de ces combinaisons du sort qui décident de la destinée, et contre lesquelles vient se briser la volonté des hommes. C’est ainsi qu’une légère dissonance fait ressortir l’harmonie latente dans la nature des choses. Dieu avait définitivement parlé au cœur de Beata; elle se sentait attirée vers le fils de Catarina Sarti, comme une fleur vers la source qui la vivifie. Quoi qu’il arrive désormais, quels que soient les obstacles et les événements qui séparent ces deux âmes si différentes au milieu de l’attrait qui les captive, aucune puissance ne pourra rompre l’accord mystérieux qui s’est formé entre elles dans ce jour fortuné. Ils se sont longtemps cherchés, longtemps ils ont erré dans l’espace, comme deux étoiles du firmament qui oscillent autour de leur centre d’attraction. Maintenant l’arrêt est prononcé, et ils sont fiancés devant l’idéal, qui les éclaire de sa divine lumière. Leur cœur est un paradis d’où s’élèvent des chants ineffables et des harmonies célestes qu’ils n’oublieront jamais, et dont le souvenir se répercutera à travers leur existence comme un écho de béatitude. Ce que Lorenzo sera un jour, il le devra à cette heure d’enchantement. Les douces larmes de Beata lui seront une rosée qui fécondera les nobles instincts de sa nature. Reconquérir par le travail, par la science, l’art et la vertu, le paradis que nous a fait entrevoir l’amour, n’est-ce pas là tout le problème de la vie? Ah! qu’ils s’aiment ainsi dans ce monde et dans l’autre! que les jours et les heures s’écoulent lentement pour eux, que le temps et l’espace ne les séparent jamais! Protégez-les, anges du ciel, étendez vos ailes sur cette gondole qui porte sur les eaux l’esprit de Dieu. Le moment est solennel: le siècle va bientôt expirer et emporter avec lui les doux loisirs, les aspirations sereines, les saintes espérances d’une régénération pacifique, un monde de politesse, d’élégance et de rêves enchantés! Mozart n’est plus, Rossini vient de naître. Un horizon sanglant et troublé s’élève, Venise est sur le penchant de sa ruine; dans quelques jours, elle ne sera plus qu’un souvenir de l’histoire. Ralentissez, ralentissez donc vos efforts, joyeux gondoliers! laissez Beata et Lorenzo savourer chastement un bonheur inespéré! n’ayez pas hâte d’arriver dans cette ville remplie de bruits, de joies et de lumières; ne frappez pas si violemment les vagues endormies, colorées des reflets mélancoliques du soir; laissez-les s’enivrer de la poésie du silence et de la musique de leur cœur. Qu’ils traversent cette mer comme je leur souhaite de traverser la vie:

Quali colombe dal desio chiamate,
Con l’ali aperte e ferme al dolce nido
Volan per l’aer dal voler portate;