«comme deux colombes appelées par le désir, ouvrant et refermant leurs ailes, volent dans l’espace, emportées par la volonté vers leur doux nid[39].»
VI
L’ARISTOCRATIE DE VENISE.
La fête de l’Ascension était suivie d’une foire qu’on appelait la fiera della Sensa, qui durait huit jours, et pendant laquelle avait lieu sur la place Saint-Marc une sorte d’exposition générale de l’art et de l’industrie de Venise. C’est à l’une de ces foires, qui attiraient à Venise tous les curieux de l’Italie, que fut exposé le groupe de Dédale et Icare, qui commença la réputation de Canova. On s’y promenait tous les matins et tous les soirs à la clarté de lanternes coloriées. Les femmes, enveloppées de leur zendaletto ou mantelet de soie noire, cachant leurs traits sous un masque de fine dentelle nommé baute, s’y donnaient rendez-vous et profitaient largement de la liberté que leur accordaient les mœurs pendant ces derniers jours de folie, considérés comme un festeggiamento, une continuation de la fête nuptiale du doge de Venise.
Quelques jours après le départ de Tognina, qui était restée jusqu’à la fin de la foire della Sensa, Lorenzo entra un matin dans la chambre de l’abbé Zamaria, lui apportant à corriger une leçon de contre-point. C’était une fugue à six parties réelles sur un thème de plain-chant, selon l’usage des écoles d’Italie. Quoiqu’il fût déjà tard, l’abbé était encore au lit, car il ne se levait guère avant midi. Il venait de prendre son café, dont la tasse vide était près de lui à côté de sa perruque et de quelques bouquins qu’il lisait le soir avant de s’endormir. Ses petits yeux malins scintillaient sous un énorme bonnet de nuit que retenait un ruban de soie un peu usé. Il était, comme toujours, d’une humeur facile et prête à déborder en une loquacité intarissable. Après avoir parcouru d’un œil scrutateur la cartella que lui avait présentée Lorenzo: «Voilà qui est bien, dit-il en se frottant les mains. Te voilà maintenant en état de naviguer comme un bon marin à travers vents et marées sans craindre de voir chavirer la navicella del tuo ingegno, comme dit le poëte que tu préfères. Viennent les idées, vienne l’inspiration, sans laquelle on n’est jamais qu’un brontolone di contrappunto, un radoteur de contre-point, et tu feras ton chemin comme les autres. C’est que, vois-tu, mon cher Lorenzo, Dieu a arrangé les choses de manière que l’art sans l’inspiration, ou l’inspiration sans l’art, sont comme un paralytique et un aveugle qui ne voudraient point s’entr’aider: ils feraient un fiasco épouvantable et seraient condamnés à l’immobilité. Il faut le concours de la grâce et du libre arbitre, disent les théologiens, pour faire un bon chrétien, et Horace, qui savait tout, et que tu n’as pas lu aussi attentivement que je l’aurais désiré, a posé cette même question bien avant saint Augustin et les docteurs de l’Église, quand il dit dans son Art poétique:
Natura fieret laudabile carmen, an arte,
Quæsitum est. Ego nec studium sine divite vena,
Nec rude quid possit video ingenium: alterius sic
Altera poscit opem res, et conjurat amice.
Cela veut dire que le génie sans l’étude ou l’étude sans le génie ne peuvent rien créer de durable; en d’autres termes: