—Je suis bien jeune encore, répondit Lorenzo d’une voix timide, pour prendre une détermination.

—Mais la détermination est toute prise, répliqua l’abbé, et, puisque tu dois être un compositeur, il est bon, ce me semble, de commencer à se rompre la main aux difficultés du théâtre. Il y a une expérience qu’on ne peut acquérir que sur le champ de bataille, et dont les écoles n’enseignent point le secret. Les Cimarosa, les Paisiello, les Guglielmi, étaient déjà célèbres à vingt ans.

—Sans doute, répondit Lorenzo avec embarras, ces hommes supérieurs avaient une vocation décidée que je n’ai peut-être pas, et je vous assure que j’ai encore besoin de réfléchir et de m’orienter auparavant....

—Tu réfléchiras en composant, répliqua vivement l’abbé Zamaria, et c’est en pleine mer, c’est-à-dire sur le théâtre, que tu devras chercher l’étoile polaire pour te diriger vers le succès. Est-ce que tu t’imagines qu’on fait de la musique comme un ver à soie file sa coque? Le grand Benedetto Marcello n’était pas seulement un compositeur sublime; c’était aussi un poëte, un érudit, un philosophe, un critique mordant et plein de sagacité. Parce que l’inspiration est un don naturel, une grâce qui descend sur nous comme la rosée du ciel, il ne faut pas moins beaucoup réfléchir pour approprier les idées au caractère des différents personnages et les coordonner dans un grand ensemble où le désordre apparent de la passion est un effet de l’art. Il y a tel madrigal de Scarlatti, Cor mio par exemple, qui est une fugue à cinq voix de la plus rare élégance; le Miserere de Leo a deux chœurs et cinq parties qui ne s’improvisent pas en un jour, et si tu ajoutes à ces combinaisons des voix le coloris de l’instrumentation, comme l’ont su trouver Gluck, Jomelli, Piccini, Sacchini et Paisiello, tu seras convaincu qu’il ne faut pas une intelligence ordinaire pour réussir dans un art qui exige autant de sensibilité que de profondeur.

—Je ne veux pas déprécier un art que j’aime et que vous m’avez enseigné avec autant de soin que d’affection, répondit Lorenzo d’un ton plus assuré. Je comprends qu’on ne devient pas un grand compositeur, dramatique surtout, sans posséder des facultés éminentes où le sentiment s’allie à la spéculation du philosophe. Il ne m’appartient pas de viser si haut et de prétendre à une gloire musicale que je n’atteindrai sans doute jamais.

—Et pourquoi pas? Tu as de l’imagination, du savoir, de la ténacité, et ce sont là des avantages qu’on ne rencontre pas toujours dans un jeune homme de dix-sept ans.

—Sans être plus modeste qu’il ne faut, on peut avoir une ambition d’une nature différente.

—Qu’est-ce que tu entends par une ambition différente? répliqua l’abbé non sans quelque surprise. Est-ce que tu veux faire le gentilhomme et gouverner la république? Mon ami, il vaut mieux chanter les hommes d’État que de se mêler de leurs affaires, et, si tu as l’ambition de vouloir démêler l’écheveau des passions et des intérêts des hommes, tu trouveras au théâtre de quoi occuper tes loisirs. Les sopranistes et les prime donne sont plus difficiles à diriger qu’une armée de trente mille hommes, a dit le grand Frédéric à propos de la Mara, cantatrice fantasque qu’il fut obligé d’envoyer à tous les diables.

—Il y a plusieurs manières d’envisager la vie et de comprendre le rôle qu’on doit y jouer, répondit Lorenzo en inclinant la tête pour éviter le regard de son maître.

—Ah çà! es-tu fou, ou bien amoureux? Tant mieux si c’est l’amour qui t’échauffe la cervelle, per Bacco! tu le mettras en musique, et cela te fera faire des chefs-d’œuvre. Dis-moi, continua l’abbé en clignant ses petits yeux égrillards, est-ce la Vicentina qui t’inspire ces belles réflexions? Elle est jolie et vaut certes la peine que tu fasses quelques folies pour elle, pourvu que ce soit en musique.