«De toutes les aristocraties de l’Europe, l’aristocratie vénitienne est la seule qui ne soit pas le résultat de la conquête. Comme le patriciat romain, auquel on l’a souvent comparée, elle est sortie des entrailles mêmes de la société dont elle dirige la destinée. C’est là ce qui fait sa force et la légitimité de sa domination. Ai-je besoin de vous rappeler à quelles circonstances malheureuses cette ville, qui est un miracle de l’industrie humaine, doit sa naissance? Qui ne sait que lorsque des flots de Barbares se ruèrent comme des chiens à la curée sur les débris de l’empire romain, de pauvres pêcheurs vinrent chercher un refuge sur les îlots de l’Adriatique? Ils y étaient à peine établis qu’ils éprouvèrent le besoin d’une police qui fut d’abord aussi simple que leur association, et dont le premier devoir était de sauvegarder leur indépendance. C’est de ces premiers magistrats librement élus par les intéressés sous la pression de la nécessité, ce grand instituteur des sociétés humaines, que descend la noblesse vénitienne. Rome a eu à peu près la même origine. Vous apprendrez par l’histoire quelles vicissitudes eut à traverser la république naissante, les discordes civiles et les événements extérieurs qui modifièrent successivement ses institutions. Ce que je puis vous affirmer, c’est que, le dernier jour du mois de février de l’année 1297, où le gouvernement de Venise, ne voulant plus être à la merci des flux et reflux d’un peuple turbulent, ferma le grand conseil et limita le nombre de ceux qui devaient participer à la souveraineté, ce jour-là la république de Saint-Marc accomplit une révolution qui la sauva de sa ruine et lui donna la force d’étendre sa domination sur l’Italie. La serrata du grand conseil est dans l’histoire des institutions de Venise ce que sont les murazzi qui empêchent l’Adriatique d’ensabler nos lagunes. A partir de cette époque mémorable, Venise, débarrassée des soucis domestiques qui entravaient son action, sortant de ce vaste chaos d’éléments confus et de passions atroces qu’on appelle le moyen âge, s’éleva au premier rang des nations politiques et offrit à l’Europe moderne le premier exemple d’une société régulière gouvernée par des lois sages et des pouvoirs non contestés. Aussi, pendant que l’Italie était la proie des étrangers attirés dans son sein par la jalousie des factions, pendant que Milan, Gênes, Pise, Florence, Naples et Rome même, succombaient tour à tour sous le joug des Allemands, des Français et des Espagnols qui venaient au secours de leurs partisans, au milieu de cette anarchie de républiques éphémères et de monstrueux petits tyrans qui s’entr’égorgeaient, Venise, forte par sa position, par la stabilité de ses institutions où l’unité du pouvoir exécutif se combinait avec la liberté des corps délibérants, fixait tous les regards, était le refuge de tous les proscrits, et, comme Sparte jadis au milieu des révolutions incessantes de la démocratie grecque, elle excitait l’admiration des philosophes et des hommes d’État. L’inscription que vous voyez au-dessus de cette bibliothèque, ajouta le sénateur en montrant du doigt les vers latins que nous avons cités plus haut, n’est qu’un faible témoignage de la justice qu’on s’est toujours plu à rendre à la gloire de notre patrie. Dante, Pétrarque, Boccace, le Tasse, qui nous appartient par la naissance de son père et la protection qu’il a reçue de la famille Badoer, Machiavel, Galilée, les poëtes et les artistes des peuples étrangers, ont tous considéré Venise comme la société qui satisfaisait le plus la raison humaine, comme le foyer de civilisation qui répondait le mieux à l’idéal qu’ils avaient conçu. On pourrait appliquer à Venise tout entière ces paroles de Pétrarque à propos de la place Saint-Marc: Cui nescio an terrarum orbis parem habeat.
«Eh bien! jeune homme, reprit le père de Beata en redressant sa tête sexagénaire, tout cela est l’œuvre de l’aristocratie. C’est vainement qu’on chercherait à nier son influence sur cette société, qu’elle a faite à son image; on la trouve gravée sur tous les monuments, et, comme dit le Psalmiste, les cieux racontent sa gloire. Ce n’est pas seulement dans les armes, dans les fonctions publiques, dans la magistrature et dans les ambassades, que la noblesse vénitienne s’est distinguée, mais dans tous les ordres des connaissances humaines. Cette bibliothèque renferme des témoignages non moins éclatants de sa grandeur que les annales de la république, et justifie ces belles paroles de mon ami Marco Foscarini dans son Histoire de la Littérature vénitienne: Appunto dalle nobile famiglie, dit-il, uscirono i migliori lumi della nostra litteratura, e non solo in una, ma in tutte le facoltà[46]. En cela, la noblesse vénitienne, qui est la plus ancienne de l’Europe, soit par la date de son avènement dans l’histoire moderne, soit par la prétention qu’affichent plusieurs de nos grandes familles, telles que les Justiniani, les Venier et les Marcello, de faire remonter leur origine jusqu’à l’empire romain, la noblesse vénitienne est aussi la première aristocratie du monde, parce qu’elle a toujours marché à la tête de la nation. Le patriciat romain, dans sa grandeur un peu sauvage, dédaignait toute autre illustration que celle des armes, de la magistrature, de la religion et de la parole, l’instrument de sa domination, et ce n’est guère que sous les empereurs qu’il se mit à pratiquer les lettres, dont il avait abandonné jusqu’alors la culture à des rhéteurs grecs et à des affranchis, qui l’amusaient comme des histrions. L’aristocratie vénitienne, qui a eu ses Catons, ses Régulus, ses Scipions et ses Pompées, mais qui a su prévenir l’éclosion des Syllas et des Césars, a toujours concilié les lumières de l’esprit avec la force de caractère qu’exige l’exercice du pouvoir, et il n’y a pas d’exemple dans l’histoire de notre patrie d’un barbare comme Marius parvenant aux plus hautes charges de la république. Les princes et les barons qui forment l’aristocratie des autres nations de l’Europe ne sont que des instruments de la force, les représentants attardés de la féodalité, déjà à moitié vaincus par le clergé, par les juristes et les lettrés, qui ont suivi le mouvement de l’esprit humain. L’aristocratie de Venise, expression toujours vivante des besoins de la société, ne s’est jamais laissé dépasser et a toujours légitimé son droit à la souveraineté par la supériorité de ses vertus, de ses lumières et de son dévouement à la patrie. Comme l’a dit Paruta, un de nos plus grands publicistes, la nobiltà veneziana est la seule au monde dont l’élévation morale, la prudence et la sagacité politiques, unies aux connaissances, à l’urbanité des goûts et des manières, justifient ce beau titre de nobilitas, qui est synonyme de civilisation.
«Mon enfant, l’expérience de la vie et l’histoire, quand vous pourrez la consulter avec fruit, vous apprendront que le monde a toujours été gouverné par des minorités. Quoi qu’on fasse, quelles que soient les chimères dont se bercent aujourd’hui les factieux et les faiseurs de systèmes, la foule, toujours absorbée par les travaux que lui imposent ses besoins de chaque jour, n’aura jamais assez de loisirs et d’indépendance d’esprit pour s’élever à la hauteur de la politique des États. Heureuses les nations qui renferment dans leur sein des classes supérieures consacrées par le temps et les services rendus! Partout où ces classes, plus ou moins nombreuses, plus ou moins privilégiées, qui représentent la tradition, c’est-à-dire la conscience des corps politiques, n’existent pas, la foule besoigneuse, livrée à la mobilité de ses instincts, est bientôt la proie d’un despote ou d’un conquérant. Voyez la Grèce et ses fragiles démocraties tombant sous le joug de Philippe, d’Alexandre et de ses successeurs, pour devenir ensuite une province, une sorte de hochet de la grandeur romaine! Et cette Rome si fière et si forte, qu’est-elle devenue, à son tour, après la chute de son patriciat? Elle a donné le jour à une succession de monstres qui ont effrayé l’humanité et soulevé contre ce colosse d’iniquités la justice du genre humain. Le christianisme, pour avoir adouci le fond de notre nature par une morale plus parfaite, n’a pu détruire les passions qui nous agitent et les conséquences qui en résultent. L’Église a eu ses Borgia; l’Italie, comme la Grèce, a eu des révolutions incessantes qui l’ont conduite à sa perte, et nous voyons aujourd’hui la France en proie à des convulsions qui menacent le repos du monde. L’Angleterre est, après Venise, le seul pays de l’Europe où une aristocratie forte préside aux destinées de la nation et lui conserve son indépendance et sa liberté. Je ne me fais aucune illusion sur les dangers qui menacent ma patrie; tu sais, abbé, qu’il y a longtemps que je suis préoccupé des funestes doctrines qui agitent les esprits, et dont la France est déjà la victime. Je dirai avec un grand citoyen qui a voulu sauver la république romaine contre les démocrates de son temps: Mihi nihil unquam populare placuit! Et il avait bien raison de craindre le règne populaire, cet éloquent défenseur du patriciat et de la liberté, deux choses qui sont toujours inséparables, puisqu’il devait payer de sa tête l’honneur d’avoir prévu et combattu l’avénement du magnanime Auguste, comme le qualifient les lâches sophistes aux gages des Césars. Quelle que soit l’issue de la lutte où l’esprit humain est engagé, la noblesse vénitienne aura fait son devoir. Si les passions aveugles qu’on suscite contre sa domination légitime triomphent, elle entraînera dans sa chute la république qu’elle a fondée, et qui, depuis quatorze cents ans qu’elle existe, n’a pas vu un étranger troubler l’eau de ses lagunes.
«Dans quelques jours, ajouta le sénateur en se tournant vers Lorenzo, vous partirez pour Padoue. Vous y achèverez vos études et prendrez vos degrés universitaires, complément indispensable à l’éducation d’un noble vénitien. Rappelez-vous seulement que les lettres doivent servir d’ornement à l’esprit, de nourriture à l’âme, pour l’aider à supporter dignement les épreuves de la vie, mais ne jamais devenir une profession. Elles vous serviront à bien remplir les emplois que la république pourra vous confier, mais il ne convient pas qu’un homme destiné au commandement fasse étalage de prétentions littéraires. Vous pourrez écrire des rapports comme ceux de nos ambassadeurs, qui sont des modèles d’observation et de sagacité politique, élucider quelques points de droit et d’administration publique, aborder même l’histoire, si vos connaissances vous le permettent, ou bien vous élever à des considérations d’un ordre supérieur ayant pour objet la morale, la religion (mais non pas la théologie), ou la police des États. Toutefois gardez-vous des vaines spéculations dont on est si prodigue dans ce temps-ci; tenez-vous toujours près des faits positifs, qui sont plus compliqués et plus difficiles à comprendre que ne se l’imaginent les inventeurs de systèmes. La vie est un roman bien autrement incidenté que les fictions des poëtes! Puisque vous appartenez à cette minorité intelligente et libre contre laquelle s’élèvent tant de clameurs, ayez le courage d’en défendre les intérêts et d’en remplir les devoirs, dont le premier de tous est de se dévouer au bien de l’État. Ce que je fais aujourd’hui pour vous est bien moins de ma part un acte de générosité banal qu’un service que je crois rendre à mon pays en lui procurant un serviteur fidèle, plus jeune que moi. Dans tous les temps, l’aristocratie vénitienne a eu la sage prévoyance de réparer ses forces appauvries en s’infusant un sang plus généreux. Vous trouverez dans les annales de ma famille plus d’un exemple de pareilles adoptions, qui ont accru son influence dans la république. Aussi je ne saurais trop vous recommander d’étudier à fond l’histoire de notre pays et de vous pénétrer de l’esprit de la noblesse vénitienne, dont le patriotisme a toujours été la vertu dominante. Elle a tout subordonné au salut de l’État, jusqu’à la religion, comme vous pouvez vous en convaincre par ce proverbe, qui résume sa politique:
Siamo Veneziani, e poi cristiani.»
Après cette exhortation, prononcée d’une voix grave, le sénateur se leva et dit à Beata: «Ma fille, donnez la main au chevalier Sarti.»
Étourdie par ces paroles qui semblaient sanctionner le choix de son cœur, Beata s’avança un peu gauchement vers Lorenzo et lui tendit la main avec une cordialité affectueuse accompagnée d’un sourire enchanteur.
Addio, campagne amene,
Dove già lieto pascolai l’agnelle!
répéta l’abbé Zamaria, presque en colère.
«Que chantes-tu là, l’abbé? dit le sénateur.