—Je dis que la musique s’en va à tous les diables, et que je ne me doutais guère que depuis six ans j’élevais un diplomate.
—Il cultivera la musique pour son plaisir, répondit le sénateur. Marcello était un grand seigneur de Venise, ce qui ne l’a pas empêché de devenir un compositeur de génie.» Puis le père de Beata se tourna vers le camériste Bernabo, qu’il venait de sonner: «Faites monter ma maison,» lui dit-il.
Les domestiques des deux sexes ayant obéi à l’ordre qu’ils avaient reçu, le sénateur, prenant Lorenzo par la main, leur adressa ces quelques mots: «Je vous présente le chevalier Sarti, que je vous ordonne de considérer comme un membre de ma famille. Allez, mon fils, ajouta-t-il ensuite, les yeux fixés sur Lorenzo, car ce titre vous appartient désormais.»
Cette scène extraordinaire, que rien n’avait annoncée, dont Lorenzo ni Beata ne pouvaient prévoir le dénoûment, produisit sur eux et sur tous les assistants la plus grande surprise. Lorenzo était comme enivré de ce qu’il venait d’entendre. Il interrogeait des yeux l’abbé Zamaria, pour savoir quel sens il devait attacher à ces dernières paroles du sénateur: Allez, mon fils, car ce titre vous appartient désormais. Serait-il possible que le père de Beata, ayant deviné le secret de sa fille, voulût approuver une alliance si disproportionnée sous tous les rapports? Ou bien, par ces paroles affectueuses, le sénateur n’avait-il entendu exprimer qu’un degré plus intime de parenté intellectuelle, une adoption purement politique, sans vouloir confondre la destinée de Lorenzo Sarti avec celle de l’une des plus illustres familles de Venise? Le doute était au moins permis, et Beata elle-même, au milieu du ravissement qu’elle venait d’éprouver, hésitait à croire que le nœud de sa vie pût se délier d’une manière aussi heureuse. Cependant tout le monde dans la maison était à peu près convaincu que Lorenzo n’était devenu le chevalier Sarti que pour s’élever encore plus haut dans l’estime et l’affection du sénateur, qui n’était pas homme à dévoiler brusquement le fond de sa pensée. Dès lors une plus grande liberté s’établit dans les relations de Lorenzo et de Beata, qui se crut au moins autorisée à ne pas mettre autant de réserve dans la manifestation de ses vrais sentiments. Le chevalier Sarti fut présenté successivement à tous les membres de la famille, introduit avec plus de cérémonie dans les maisons amies, chez les Grimani, les Dolfin et les Badoer. On écrivit à Cadolce, au saint oncle de Beata, et celui-ci approuva de tout son cœur cette ascension de son cher Lorenzo dans la hiérarchie sociale, qui fît aussi la joie et le bonheur de Catarina Sarti.
Il y eut à la suite de celle journée, dans la vie de Lorenzo et de Beata, quelques heures de cette félicité suprême que doivent goûter les âmes qui ont franchi sans remords la rive éternelle. Tout souriait à leurs vœux. Ils se voyaient sans contrainte; les domestiques, l’abbé Zamaria, le sénateur, les amis, Dieu et les hommes, semblaient approuver une union si charmante. Ils allaient ensemble dans les cercles, aux théâtres, aux concerts, et partout ils rencontraient des visages joyeux qui paraissaient prendre part à la fête de leurs cœurs. L’idée du prochain départ de Lorenzo pour Padoue venait bien obscurcir un peu l’horizon qui s’ouvrait devant eux; mais l’espoir qu’après une absence dont on ne fixait pas la durée, ils seraient unis pour ne jamais se quitter, dissipait ces légers nuages et gonflait la voile qui les menait au bonheur entrevu. Le chevalier Grimani lui-même avait accueilli Lorenzo avec bonne grâce, et ne paraissait ni surpris ni inquiet de la nouvelle position qu’on lui avait faite dans la famille Zeno. Il n’était pas moins empressé auprès de Beata, et sa contenance ne trahissait aucun embarras.
Parmi les étrangers qui affluaient alors à Venise, les uns attirés par le plaisir, les autres par les événements politiques qui préoccupaient l’Europe et particulièrement les puissances de l’Italie, on remarquait surtout un grand nombre d’émigrés français. La révolution de 1789, qui, aux yeux de quelques rares philosophes et hommes d’État comme Marco Zeno, était l’événement le plus considérable survenu en Europe depuis la réforme de Luther, ne semblait à cette foule étourdie qu’une fièvre passagère qui devait avoir son cours et qui s’arrêterait bientôt devant les remèdes énergiques qu’on se disposait à lui administrer. Les émigrés, pleins de confiance dans l’avenir, et qui s’attendaient d’un jour à l’autre à rentrer en vainqueurs dans leur pays, qu’ils avaient quitté comme pour un voyage d’agrément, dépensaient à Venise le peu d’argent qu’ils avaient encore et leurs dernières illusions. L’aristocratie vénitienne les avait accueillis avec empressement, et les lois politiques qui défendaient aux nobles de recevoir dans leurs palais et de fréquenter des étrangers avaient dû fléchir devant des intérêts de caste qui se confondaient avec ceux de l’ordre social menacé par les idées nouvelles. Aussi jamais Venise n’avait été plus gaie; jamais ses casini, ses théâtres, ses canaux et la place Saint-Marc, n’avaient retenti d’acclamations plus bruyantes, n’avaient caché de voluptés plus exquises et de rêves plus enivrants. Lorsque Beata et Lorenzo, dans la gondole du sénateur, qui les admettait tous deux en sa présence, comme s’il eût voulu fêter l’avénement du chevalier Sarti dans les hautes sphères de la vie sociale, descendaient le Grand-Canal par une nuit éclatante, suivis de barques chargées de musiciens dont les rhythmes, les mélodies et les joyeux accords s’exhalaient dans l’espace et les sinuosités voisines, il n’est pas de parole humaine qui pût exprimer la béatitude qu’ils éprouvaient. Lorenzo ne pouvait détourner ses yeux de ceux de Beata, dont le noble maintien était plus expansif désormais, et laissait entrevoir au fond de son âme, ainsi que dans une source pure, l’amour s’épanouissant comme une fleur d’espérance. O jeunesse, amour qui en féconde les nobles instincts, poésie qui s’en dégage et monte à l’esprit comme une essence généreuse, vous êtes la triple manifestation d’une seule et même vérité, le principe de toute inspiration et de toute grandeur morale! Heureux celui qui n’a point oublié les rêves de l’âge d’or! mille fois heureux l’homme qui, sous des cheveux blanchis, entend encore vibrer au fond de son cœur la voix d’un premier amour! Le chevalier Sarti sera toute sa vie un grand et sérieux enfant, et lorsqu’il rencontrera sur sa route douloureuse cette femme qu’il nomme Frédérique, il croira se réveiller d’un long sommeil et voir se relever devant lui l’image des jours fortunés!
Le sénateur Zeno, qui ne s’occupait jamais de ce qui se passait dans l’intérieur de son palais, et qui laissait à Beata une entière liberté dans l’ordonnance de ses plaisirs domestiques, manifesta la volonté de donner un grand dîner pour lequel il fixa lui-même la liste des invités. Les Grimani, les Dolfin, les Badoer, les Mocenigo et les divers membres de sa propre famille, au nombre de soixante personnes, furent réunis dans une magnifique salle à manger qui était, après la bibliothèque, la pièce la plus remarquable du palais. Dessinée dans le goût somptueux de la Renaissance, elle était si spacieuse, qu’elle aurait pu contenir aisément deux cents convives. Des crédences sculptées avec un art infini, remplies d’argenterie, de vaisselle, des porcelaines et des cristaux les plus rares, formaient quatre grands panneaux d’une élévation moyenne, au-dessus desquels étaient rangés un grand nombre de portraits de famille. Celui du doge Renier Zeno, qui avait régné de 1252 à 1268, et sous le gouvernement duquel fut construit le premier pont du Rialto, qui était d’abord en bois, occupait la place d’honneur. On l’attribuait à Jean Bellini, qui l’aurait peint d’après une esquisse remontant au XIIIe siècle. C’était une figure longue, osseuse et froide, d’une expression noble et sévère, justifiant le jugement porté par l’histoire sur ce prince qui vit éclater la première guerre des Vénitiens contre les Génois: Uomo molto accorto e esercitato nei maneggi della republica (homme avisé et très-entendu dans le gouvernement de la république). Sur le panneau opposé, en face du doge, était le portrait de Charles Zeno, le héros de la famille, l’un des personnages les plus curieux de l’histoire de Venise, qui sauva la république, en 1380, contre les Génois, qui assiégeaient Chiozza. Venaient ensuite des procurateurs, plusieurs ambassadeurs, le portrait de ce cardinal Zeno dont le tombeau occupe une chapelle particulière dans la basilique Saint-Marc, et celui de plusieurs femmes, parmi lesquelles on remarquait la mère de Beata, d’une beauté frappante.
Lorenzo fut présenté à la compagnie par le sénateur, et chacun s’empressa d’accueillir le chevalier Sarti comme un membre de la famille Zeno, et comme un égal dans cette minorité choisie de la société européenne. Il y avait parmi les convives quatre émigrés français: un marquis de La Rochenoire, de la province du Vivarais, homme fier et tout imbu des préjugés de sa caste; le comte de Narbal, esprit éclairé et sage qui ne partageait aucune des illusions de ses compagnons d’infortune, et qui subissait, en gémissant, un exil qu’il s’était imposé par devoir; le baron de Laporte, d’un caractère aimable et futile, effleurant toutes choses sans pouvoir se fixer sur rien, aimant les arts et la petite littérature de son temps; enfin le vicomte de Toussaint, jeune homme d’un ridicule parfait, ignorant et hâbleur, bravache et poltron, qui, après s’être avisé de tournoyer autour de Beata, avait été renvoyé par un regard foudroyant à son blason, aussi équivoque que ses mœurs. Dans ce dîner, où la magnificence du service répondait aux habitudes fastueuses et hospitalières de la noblesse vénitienne, dont Marco Zeno avait tant à cœur de conserver les traditions, la conversation, d’abord languissante et gênée à cause de la présence des émigrés français, finit par se fixer sur un incident du jour qui préoccupait tous les esprits. La maison de l’ambassadeur de Venise à Paris, Alviso Pisani, venait d’être envahie par le peuple. L’ambassadeur avait reçu de la république l’ordre de quitter la France et de se rendre en Angleterre sans bruit et sans protestations, pour ne pas rompre les relations diplomatiques des deux pays.
«C’est une lâcheté, dit François Pesaro qui était au nombre des convives, et dont la tête forte et le visage anguleux révélaient la ténacité du caractère. Ce n’est point ainsi que se seraient conduits nos pères avec un peuple de gueux, de malcalzoni.
—Nos pères étaient forts et nous sommes faibles, répondit Antonio Cappello, dont la sagacité avait si bien apprécié la révolution de 1789, qu’il avait vue commencer à Paris, où il était ambassadeur de Venise. Sa figure fine et triste trahissait les appréhensions de son âme sur le sort de son pays.