—Est-ce que Venise possède une musique particulière? dit M. de Laporte en s’adressant à l’abbé Zamaria.
—Comment, si Venise possède une musique particulière! répondit l’abbé avec étonnement. Je pourrais vous répondre comme ce prêtre égyptien à je ne sais plus quel philosophe grec: «Vous autres Français, vous êtes toujours jeunes, parce que vous ignorez tout ce qui se passe hors de votre pays et de votre génération. Vivant au jour le jour, tout vous étonne, tout zéphyr vous agite.» Sans vouloir vous rappeler que les poëtes, les peintres et les architectes italiens ont été vos instituteurs, qu’il me suffise de vous apprendre que les premiers opéras italiens qui ont été représentés à la cour de France pendant la minorité de Louis XIV étaient d’un compositeur vénitien, François Cavalli, dont vous pouvez voir le tombeau dans l’église de San Geminiano, où se trouve aussi celui de Lotti.
—Je vous demande, monsieur l’abbé, répliqua M. de Laporte, qui était après tout un homme d’esprit, si la musique vénitienne se distingue fortement de la musique italienne proprement dite.
—Ah! ceci est différent, répondit l’abbé. La question est même très-subtile, et ce n’est pas la première fois qu’on me l’adresse. Pour y répondre convenablement, il me faudrait entrer dans des détails qui seraient ici hors de propos. Ce que je puis vous affirmer, c’est que le génie vénitien n’a pas plus failli à l’art musical qu’à aucune manifestation du beau.
—Il serait cependant intéressant de connaître, dit Girolamo Dolfin, dilettante distingué, en quoi nos illustres compositeurs Galuppi, Marcello, Lotti, Caldara et Cavalli, se distinguent des autres musiciens de l’Italie, et surtout des maîtres de l’école napolitaine.
—Signor Girolamo, répondit l’abbé, le sujet est plus difficile à traiter que vous ne le supposez. On ne peut parler convenablement de la musique vénitienne sans toucher à l’histoire fort embrouillée de la musique moderne.
—Si cela intéresse la gloire de notre pays, dit le sénateur Zeno, nous t’écouterions avec plaisir.
—On ne sait presque rien d’un art qu’a illustré Benedetto Marcello, remarqua le chevalier Grimani.
—Si Vos Excellences le désirent, répondit l’abbé, j’essayerai de fixer quelques idées; mais j’avertis la noble compagnie que, pour raconter les vicissitudes de l’art musical à Venise, qui ne sont pas sans avoir beaucoup d’analogie avec celles qu’a subies notre école de peinture, et qui se rattachent plus qu’on ne croit aux péripéties de la civilisation italienne, j’ai besoin de quelques jours de recueillement et de beaucoup d’indulgence.
—Nous t’accordons tout ce que tu demandes, répondit le père de Beata. Je ne suis pas fâché que tu prouves devant ces nobles étrangers qu’aucune branche des connaissances humaines n’a été négligée dans notre patrie.