—Oh! ce sera charmant, dit la belle Badoer, et je retiens ma place d’avance.
—Nous la retenons tous,» répondit le comte de Narbal.
Le dîner s’acheva au milieu d’une causerie bruyante, traversée de courants divers qui laissaient à chaque convive la liberté de choisir l’interlocuteur préféré. Lorenzo, qui se trouvait à côté du comte de Narbal, se sentit attiré vers cet esprit sage et ferme qui, avec plus d’expérience que ne pouvait en avoir le jeune Vénitien, avait exprimé des sentiments politiques assez en accord avec les aspirations de ce caractère passionné, dont l’amour enchaînait les instincts.
Le bruit se répandit bientôt à Venise qu’une brillante conversazione devait avoir lieu au palais Zeno. On disait que l’abbé Zamaria, provoqué par les railleries de quelques émigrés français, avait pris l’engagement de prouver que Venise avait eu des institutions musicales qui ne le cédaient en rien à celles des autres États de l’Italie. L’esprit et le savoir de l’abbé, la nature du sujet qu’il avait à traiter, excitèrent au plus haut degré la curiosité publique. Tout le monde voulut assister à une réunion qui avait pour objet de glorifier le sentiment national, d’autant plus vivace qu’on avait conscience de la situation périlleuse où se trouvait la république. Les invitations furent très-nombreuses, et jamais on ne vit dans un palais de Venise une réunion plus imposante, composée d’éléments aussi divers. Indépendamment des convives qui avaient inspiré l’idée de cette fête, on y avait admis tous les étrangers de distinction, les familles illustres, les poëtes, les savants, les artistes et les beaux esprits qui remplissaient alors cette ville, centre lumineux des plus étourdissantes folies. Bertoni, Furlanetto, l’abbé Sabbattini, maître de chapelle à Saint-Antoine de Padoue, où il avait succédé au P. Valotti; Guadagni, Pacchiarotti s’y trouvaient, ainsi que Canova, Gritti, Buratti, Gozzi, et Alfieri, arrivé à Venise depuis quelques jours. La Vicentina avait trouvé le moyen de se faire inviter aussi par l’abbé Zamaria avec Grotto et Zustiniani. Le départ de Lorenzo fut retardé et remis après la fête, qui semblait avoir été organisée tout exprès pour mettre le comble à la félicité des deux amants.
VII
LA MUSIQUE DE VENISE.
Rien n’était changé dans la situation des deux amants. Depuis que le sénateur Zeno avait reconnu Lorenzo comme un membre de sa propre famille, sans trop spécifier le caractère de cette adoption inattendue, le chevalier Sarti était devenu aux yeux de tout le monde une sorte de personnage qui n’en était encore qu’aux premières faveurs de sa fortune. Aussi Lorenzo et Beata se voyaient-ils presque sans contrainte, et savouraient ces délices de l’espérance, qui valent souvent mieux que la possession du bonheur entrevu. Sans avoir échangé entre eux aucune parole significative, ils s’entendaient et n’osaient interrompre ce silence éloquent qu’impose le véritable amour. La veille du jour où devait avoir lieu la grande réunion qui forme le sujet de ce chapitre, Beata et Lorenzo avaient dîné ensemble chez les Grimani avec Hélène Badoer. Le soir, ils allèrent au théâtre San-Samuel avec le sénateur Zeno et le chevalier Grimani. On donnait une de ces pièces de la vieille comédie italienne, où l’imagination féerique de l’Orient se combinait avec la peinture des sentiments. Ce genre tout particulier, dans lequel l’improvisation du comédien joue un rôle non moins important que celle du virtuose dans les opéras italiens de la même époque, avait résisté à la réforme de Goldoni, et conservait toujours un grand attrait pour le public vénitien. La pièce était intitulée: Lesbina o la Principessa innamorata, «Lesbine ou la princesse amoureuse,» et la scène se passait dans un temps et dans un pays inconnus des historiens et des géographes. C’était l’œuvre d’un imitateur de Charles Gozzi, dont les fiabe charmantes étaient aussi puisées à la grande source des légendes populaires. Lesbina, fille unique d’un roi puissant, s’était éprise d’amour pour Leandro, chevalier accompli, mais pauvre, qui servait dans les gardes de son père. Lorsque les gardes du roi Pamphile, précédés de joyeuses fanfares, passaient à l’heure de midi devant le palais, la princesse était toujours accoudée au balcon de marbre pour voir Leandro, dont le bel uniforme et l’aigrette d’or qui se balançait sur sa tête l’avaient séduite plus encore que sa bravoure éprouvée.