—Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère une révolution. Le monde est vieux, j’entends le monde moral; car pour la matière, elle est ce que nous la faisons, un témoin passif de notre existence, une conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel à la société européenne. Les pouvoirs publics, les institutions et les classes qui détiennent l’autorité, sont usés et ne répondent plus aux besoins de l’opinion. Que faire dans une pareille situation, entre un passé qui ne peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa place? Faudra-t-il que les générations qui portent avec elles l’esprit de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée de sa justice, de sa providence et des limites qu’elle s’impose, faudra-t-il que ces générations s’agenouillent devant des sépulcres blanchis, et que la vie recule devant la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs existants l’aveu, même implicite, de leur impuissance, et leur résignation à un ordre plus équitable où ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes de la souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence, l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte comme la nature: elle brise ce qui ne cède pas, et tranche par l’épée un nœud qu’on se refuse à délier pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni la révolution française, qui les résume et en féconde les principes, n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le concours de la force. Le paganisme a résisté tant qu’il a pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas faute de s’être défendu par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église sont remplies de pages sanglantes et d’horreurs salutaires, comme disent les casuistes.

—Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que la vérité ne puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, et qu’il faille le concours de la force pour faire triompher l’esprit. A quoi servent alors la conscience et la raison, s’il nous faut employer l’épée pour protéger le juste et proclamer le vrai?

—Oh! sancta simplicitas! répondit l’inconnu en souriant, voilà bien le langage d’un jeune homme de vingt ans, qui explique le Phédon peut-être ou la Cité de Dieu de saint Augustin! Vous pensez donc, mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit, qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les yeux pour être subitement édifié? S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parents seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire, en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure, ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate, par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge; mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en tirait! Lorsque le Christ disait: Mon royaume n’est pas de ce monde, ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la vigilance des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde? L’esprit de la révolution française, sorti de cette même source d’amour et de miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à un tribunal dont la juridiction, d’abord très-restreinte et aussi élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la sueur de son front cette portion de vérité relative qui constitue la civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier, nous sommes précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse; c’est la religion de la jeunesse et de la vie qui vient prendre la place d’une doctrine épuisée, d’un culte de vieillards, la religion de la mort. Aussi voyez la misérable contenance de nos pères conscrits à la veille de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches et perfides, ils ne savent ni conjurer le destin par des sacrifices expiatoires et des réformes nécessaires, ni se défendre ouvertement contre le danger qui les menace. Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le sénat de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le Capitole, au lieu de se préparer à les combattre ou de leur tendre la main pour partager avec eux les dépouilles de la vieille Italie. Malheureusement, on ne trouvera pas un Camille cette fois pour défendre une cité dont les jours sont comptés.

—Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, ce ne sont pas là les sentiments d’un bon Vénitien. J’ignore si nous devons craindre réellement tous les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance de son pays.

—Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite la chute de Venise plutôt que le triomphe de la justice? Contrairement à la formule historique de l’aristocratie du livre d’or, je dirai: «Je suis homme avant d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche un peu plus que les intérêts d’une oligarchie odieuse et tyrannique. Je m’étonne de voirie fils de Catarina Sarti se faire le champion d’un ordre social plein d’iniquités, où le mérite, le courage, la vertu même, sont des titres à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant plus généreux de votre part, que cette aristocratie impuissante et jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, a laissé mourir votre père dans un coin de l’Asie, loin de sa patrie, où ses grands talents faisaient ombrage à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après avoir fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle?

—Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait par ce qu’il venait d’entendre.

—Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno avec le chevalier Grimani. On ne parle que de leur prochain mariage depuis quinze jours dans tout Venise. Vous allez sans doute assister aux noces de la noble fille de votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de beaux sonnets en l’honneur de cette alliance de deux illustres familles patriciennes.»

Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée que par une petite lampe qui brûlait aux pieds d’une madone, l’inconnu, s’arrêtant tout court, ajouta: