En descendant le canal de la Brenta, Lorenzo put jeter les yeux sur la villa Grimani, dont le beau jardin et la longue charmille lui rappelèrent de doux souvenirs. Suivi de son domestique Vecchiotto, il arriva à Padoue dans le courant de l’année 1792. Le chevalier était muni de nombreuses lettres de recommandation; il fut reçu dans les meilleures maisons de la ville et traité comme un membre de la famille Zeno. Il suivit un cours de langues et de littératures anciennes, un autre de droit public et d’histoire, puis un cours de philosophie, qui se composait d’un mélange hétérogène de logique, de théologie et de mathématiques. Les premiers temps de son séjour dans cette ville savante, qui avait été le refuge de tant d’illustres proscrits et particulièrement de Dante Alighieri[66], s’écoulèrent assez rapidement: le chevalier Sarti était dans l’ivresse de l’indépendance et du bonheur entrevu. L’ardeur de connaître, l’ambition de mériter les faveurs que la fortune semblait lui réserver, et celle de se maintenir dans les hautes régions de la vie sociale où il se trouvait introduit presque miraculeusement, ces divers sentiments avaient un peu surexcité la vanité de Lorenzo et donné l’essor à son imagination romanesque. Il lisait les poëtes, les philosophes et les historiens avec avidité, moins pour y chercher des vérités utiles à son inexpérience que pour y trouver des images de la beauté et des exemples de la passion triomphante.

Après quelques mois donnés à l’étude et aux soins de son installation, Lorenzo alla voir sa mère, qui l’attendait avec la plus vive anxiété. Il ne l’avait pas revue depuis son départ de la Rosâ, où il retrouva tous ses amis d’enfance, le barbier Giacomo, aussi sentencieux qu’autrefois, et Zina la fermière, entourée d’un groupe de jolis enfants. On se montrait du doigt le chevalier Sarti dans le village comme un exemple à suivre pour s’élever de la plus humble condition parmi les heureux de ce monde. Catarina était dans toute la joie de son âme de revoir son fils grandi, beau, riche, et aussi savant que le fameux curé de Cittadella, à ce que Giacomo assurait. De la Rosâ, Lorenzo se rendit à Cadolce pour visiter l’oncle de Beata, le saint prêtre qui avait béni son enfance, et qu’il retrouva aussi tendre, aussi pieux et aussi indulgent qu’il l’avait connu. Le chevalier alla voir aussi la compagne inséparable de Beata, la fille du médecin de Cadolce, Tognina, qui l’accueillit comme le futur époux de sa meilleure amie; car elle pensait bien que le sénateur Zeno n’avait témoigné tant de sollicitude à Lorenzo que pour le préparer à une plus haute destinée. Il ne voulut pas reprendre le cours de ses études à Padoue sans avoir fait un pèlerinage au village d’Arquà, où reposent les cendres de Pétrarque, l’une de ses plus grandes admirations après le poëte catholique et gibelin du XIIIe siècle. En quittant l’heureuse vallée, dernier refuge de l’amant de Laure, le chevalier murmurait tout bas ces vers en s’appliquant les paroles du poëte:

Benedetto sia ’l giorno e ’l mese e l’anno,
E la stagione, e ’l tempo, e ’l punto,
E ’l bel paese, e ’l loco, ov’io fui giunto
Da duo begli occhi che legato m’hanno.

Bénis soient le jour, le mois, l’année, la saison, l’instant et l’heureuse contrée où je vis les deux beaux yeux qui m’ont enchaîné!...

Les événements de la révolution française, qui se précipitaient comme les scènes d’un drame immense conçu par une intelligence fatale et mystérieuse, commençaient cependant à préoccuper vivement les souverains de l’Italie. La chute de la monarchie au 10 août avait amené dans les provinces de la Vénétie un flot de nouveaux émigrés qui, malgré la vigilance du gouvernement, avaient répandu dans le peuple le bruit de cette grande catastrophe. La mort de Louis XVI, celle de la reine et la dispersion de la famille royale avaient achevé d’exciter l’intérêt public pour de si nobles infortunes. Un nouveau représentant de la république française était venu remplacer à Venise celui de la monarchie. De tels changements avaient produit une stupeur générale et profonde, mais les esprits étaient loin d’être unanimes dans la manière d’en apprécier les conséquences. L’aristocratie, fidèle à ses vieux errements, regrettait le passé, et ne craignait pas de manifester ouvertement sa répugnance pour un ordre d’idées qui blessait ses croyances et menaçait ses priviléges. Le peuple était encore indifférent et regardait en curieux ce spectacle des vicissitudes politiques dont il ne comprenait pas le sens. Une partie de la jeunesse, quelques lettrés, et en général tous les hommes éclairés des villes de terre ferme, étaient favorables aux principes de la révolution française, dont ils attendaient une réforme de l’État et un adoucissement dans les liens qui rattachaient les provinces à la cité souveraine. Le gouvernement de la seigneurie, résistant à toutes les impulsions qui lui venaient, soit de l’Italie, soit d’autres puissances de l’Europe qui sollicitaient son alliance, s’efforçait de garder une neutralité douteuse au milieu de la conflagration générale. Au fond, la politique de ce gouvernement de vieillards temporiseurs était hostile à la France, dont il redoutait l’ambition et les idées subversives. Un parti énergique, qui était en minorité dans le grand conseil, voulait que la république de Saint-Marc s’alliât avec l’Autriche, et prît une part active dans la lutte prochaine qui allait s’engager, tandis qu’un petit nombre d’esprits jeunes et mieux avisés conseillaient de retremper les ressorts de l’État et de la politique de Venise dans une alliance offensive et défensive avec la république française. Dans cette alternative, le sénat, énervé par l’inaction et l’isolement où il se tenait depuis un siècle, prenant son amour du repos pour la suprême sagesse, et se croyant à l’abri des événements parce qu’il n’avait pas le courage de les affronter, s’enveloppait de mystère et de sourdes menées, au lieu de prendre un parti décisif qui lui aurait donné une voix et des appuis dans les conseils de l’Europe.

Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie où les principes de la révolution française avaient rencontré le plus de partisans secrets. Une partie de la jeunesse studieuse, quelques professeurs et plusieurs nobles de terre ferme, qui supportaient avec impatience le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient laissé gagner par les idées nouvelles d’émancipation et d’égalité, qu’ils propageaient à leur tour clandestinement dans les classes inférieures. Un mémoire que le chargé d’affaires de France venait de présenter au sénat de Venise[67], pour justifier le droit qu’avait eu la nation française de changer la forme de son gouvernement, circulait à Padoue de main en main, et produisit une effervescence qui n’échappa point à la sombre vigilance des inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit, quelque temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon et chassé les ennemis du territoire de la France, ne fit qu’accroître l’émotion et les espérances des novateurs.

Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte Corazza, où il avait passé quelques heures avec un petit nombre de personnes distinguées qui s’y réunissaient souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit familièrement: «Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, qu’on a peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que d’être jeune, per Bacco! On va hardiment devant soi, sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui restent en chemin; et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les générations nouvelles fussent condamnées à mesurer leur pas sur celles qui s’en vont, le progrès dont nous parlions tout à l’heure chez le comte Corazza, mon ami, serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de sens.

—J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant avec attention la personne qui venait de l’interpeller et qu’il reconnut en effet pour une de celles qu’il avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais qu’il vous serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage par une si belle nuit, car je me serais fait un devoir de vous attendre. Aussi bien, rien ne me presse. C’est plutôt le besoin de mouvement que le désir d’arriver chez moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le pas.

—Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant sans façon le bras du chevalier. Le besoin de mouvement, le besoin d’agir et d’exercer la force dont on se sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un but déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans tous les temps, et cela suffit pour que le monde change et se transforme sans cesse. Mais si à cet instinct permanent de la vie il s’ajoute une idée qui en concentre les aspirations, oh! alors on enfante des miracles. C’est ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car le temps où nous vivons est gros d’événements mémorables.

—Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine? monsieur, répondit Lorenzo d’une voix modeste.